lundi 1 janvier 2024

Los Alamos


Le Mont Bégo autour duquel se déroulera le film.


Les Granges du Colonel.

A la fin des années cinquante, pendant qu’Allan Dwan tournait aux Etats-Unis Most Dangerous Man Alive, on prospectait dans la vallée de la Gordolasque, à la recherche d’uranium. Le 3 juillet 1959, au lieu-dit « Les Granges du Colonel », vers midi, après un orage d’une extrême violence, un homme sortit de la mine. Il marchait droit devant lui, les bras ballants, le regard fixe. Le ciel était d’une blancheur aveuglante. Après quelques mètres, l’homme s’écroulait au milieu des rochers.

Soixante ans plus tard, le même décor : un paysage de montagne dans lequel on distingue au loin le Mont Bégo. Il fait beau, c’est le printemps. Deux hommes avancent sur un sentier, longeant le pied de la montagne. On reconnaît Florent Marchet et Fred Testot. Le premier porte une veste en peau de mouton retournée, le second un poncho à losanges. Cela fait plusieurs heures qu’ils marchent. Le moment est venu de faire une pause.
« On va s’asseoir là, au bord de la rivière, dit Florent Marchet. On sera bien, on pourra même manger. »
L’endroit est calme. On entend le chant des oiseaux et le bruit de la rivière. Florent Marchet sort un paquet du sac en toile kaki qu’il porte en bandoulière, le déballe avec précaution puis, à l’aide d’un couteau, le découpe en plusieurs parts.
« Tu veux un morceau ?
— C’est quoi ? Encore du « yellow cake » ?
— Oui mais j’ai changé la recette. Tiens, prends...
Fred Testot recueille le morceau avec la même précaution, comme s’il tenait une grenade entre les mains.
— J’ai mis plus de jaunes d’œuf, dit Marchet. Et plus de vanille aussi. Tu devrais aimer.
— Mmm... c’est vachement bon, marmonne Testot, la bouche pleine.
Florent Marchet se sert à son tour, juste une bouchée, pour goûter. Il ferme les yeux, semble apprécier mais ne peut réprimer une petite grimace.
— C’est pas encore ça, finit-il par lâcher. »

Il faut dire que le « yellow cake », c’est sa spécialité. Il en a toujours sur lui quand il part pour de longues journées et qu’il n’est pas sûr de rentrer le soir. Mais c’est aussi un perfectionniste. Jamais satisfait du résultat, il modifie sans cesse la recette, persuadé qu’un jour il réalisera le « yellow cake » parfait.

Pour l’heure, c’est l’heure de la sieste, lui et son coéquipier sont allongés sur l’herbe, Fred Testot à même le sol, le poncho remonté jusqu’au cou ; Florent Marchet sur une couverture, bras croisés derrière la tête, la veste ouverte — on aperçoit une étoile de shérif sur son gilet —, regardant la montagne. Il pense : « Où est-il ? Là, tout près, caché derrière un rocher, en train de nous épier ? Ou plus haut, dans une de ces nombreuses grottes qui creusent la montagne? »
« Là, peut-être... » Son regard vient s’arrêter sur ce qui, de loin, pourrait être l’entrée d’une ancienne mine, aujourd’hui recouverte par la végétation. Sait-il qu’à cet endroit on y trouve des blocs de pierres entassées, un poteau en bois rongé par le temps et dessus un écriteau sur lequel était inscrit autrefois : «DANGER DE MORT».

Le ciel commence à s'assombrir. L’orage guette.
« Allez, debout » dit Florent Marchet, tout en repliant sa couverture. Ça se couvre et je veux pas être en dessous quand ça va éclater.
— Aaaah... mâchonne Fred Testot en s’étirant. Je sais pas si c'est le gâteau mais j'ai fait de drôles de rêves. Je me sens tout bizarre.
— Tu me raconteras ça plus tard, pour l'instant il faut trouver un abri. »

*

Plus haut, un homme, au physique évoquant Roland Blanche, marche seul sur le sentier. Il porte une mallette, genre mallette de voyage, qu’il tient serrée sous son bras. Il avance péniblement. Au bout d’un moment, il s’arrête, pose la mallette, s’essuie le visage, regarde le ciel et tombe à genoux. Il reste ainsi, comme prostré, une bonne minute, penché en avant jusqu’à ce qu’une ombre apparaisse, se découpant sur le sol. C’est celle d’un autre homme, au physique imposant — il ressemble à Bernard-Pierre Donnadieu —, qui se tient debout devant lui.
Le faux Roland Blanche, gêné par la lumière, passe la main devant son visage pour mieux voir.
« Qui êtes-vous ?
— Et toi, qui es-tu ?
— Je suis fatigué. »
Le faux Roland Blanche est vêtu d’une veste en jean bleu ciel, déchirée sur un côté. Il porte un foulard rouge autour du cou. Le faux Donnadieu est, lui, vêtu d’un uniforme, style cavalerie, de couleur bleu foncé, et porte un chapeau à bords plats, orné d’un ruban jaune.
Le faux Donnadieu décroche de sa ceinture une gourde remplie d’eau qu’il tend au faux Roland Blanche.
« Tiens, bois... 
Le faux Blanche ne se fait pas prier. Il saisit promptement la gourde, boit une longue gorgée puis s’asperge le visage. Il se relève.
— Merci, ça fait du bien... Mais qui êtes vous ?
— Gérard Lubitsch.
— Lubitsch... le méchant ?
— C’est pas le surnom que je préfère.
— En bas, ils vous cherchent... j’ai vu deux types.
— Je sais. Il y a quoi dans cette mallette ?
— Rien.
Le faux Donnadieu, qu’on appellera dorénavant par son nom, arrache la mallette que le faux Roland Blanche s’était empressé de récupérer.
— Ouh là, c’est lourd. Je parie qu’il y a de l’or là-dedans.
— Non, non, c’est pas de l’or... et on doit pas l’ouvrir.
— Tiens donc, fait Lubitsch, constatant que la mallette est fermée à clé.
— Je rigole pas, c’est très dangereux.
— Et où tu l’as trouvée ?
— Je l’ai pas trouvée, elle est à moi.
— Ah ouais... alors dis-moi ce qu’il y a dedans.
— Si je vous le dis, vous allez pas me croire et vous allez vouloir regarder...
— Non, je te jure.
— Je vous crois pas.
— Moi quand je promets une chose, je tiens parole... Attends, je suis Gérard Lubitsch quand même.
— Bah oui justement, un bandit.
— Oui mais un vrai, qui n’a qu’une parole.
— Je savais pas qu’il y avait deux sortes de bandit.
Gérard Lubitsch commence à perdre patience.
— Bon, ça suffit, on va pas discuter des heures, tu me dis ce qu’il y a dedans.
— Non.
Lubitsch empoigne le faux Roland Blanche par le col.
— Ecoute l’ami... maintenant tu parles ou je t’étrangle avec ton foulard.
Gérard Lubitsch serre le cou du faux Roland Blanche qui, devenu aussi rouge que son foulard, se met à suffoquer. Lubitsch le relâche.
— Allez, je t’écoute.
— C’est promis... vous ne regarderez pas ? dit en toussant le faux Roland Blanche.
— Dépêche-toi.
— Bon alors... comment dire... La pechblende, vous connaissez ?
— La pêche quoi ?
— La pechblende... le « yellow cake »...
— C’est quoi ? Ça se mange ?
— Mais non, c’est pas un gâteau... la radioactivité, ça vous dit quelque chose ?
— Euh oui, quand j'étais petit, j’ai lu une BD là-dessus... Le Rayon de la mort que ça s’appelait.
— Eh ben voilà, c’est ce qu’il y a à l’intérieur.
— Le rayon de la mort... dans la mallette ? Tu te fous de moi ?
— Je savais que vous alliez pas me croire, mais c’est la vérité. Et vous m’avez promis de ne pas ouvrir.
— Oui, à condition de pas me prendre pour un con. »

Pendant que Lubitsch et le faux Roland Blanche se disputent, le temps, lui, continue de se dégrader. Le vent souffle de plus en plus fort, les nuages sont de plus en plus menaçants... encore cinq minutes et le ciel sera tout noir.
Le faux Blanche réajuste son foulard. Son visage est décomposé.
« Ça va être terrible si...
— T’as raison, il y a une grotte un peu plus haut, on va y aller.
— Je parle pas de l’orage mais de la mallette.
— Ouais, continue... Tu crois vraiment que je vais avaler ton histoire, un truc radioactif, comme dans le film, euh...
— En quatrième vitesse.
— C’est ça... en quatrième vitesse.
Joignant le geste à la parole, Gérard Lubitsch quitte le sentier et s’engage d’un pas rapide en direction de la grotte, emportant avec lui la mallette.
— Hé, ho, ma mallette ! s’écrie le faux Roland Blanche.
Et il se met à grimper lui aussi, à la poursuite de Lubitsch qui a déjà disparu derrière les rochers.
— Attendez-moi ! »

*

Dans un village de la vallée, sur la place de l’église, une équipe de télévision (France 3) interviewe un vieux savant, en tout cas qui se présente comme tel. L’homme est chauve, il porte la barbe, un petit bouc taillé très court, sa voix est traînante mais parfaitement audible, chaque mot étant articulé avec soin. Bref, l’homme fait penser à Luc Moullet... d’ailleurs, c’est peut-être lui.

« Donc, « yellow cake », ce n’est pas seulement du gâteau ? dit le journaliste, sourire aux lèvres, en guise d'introduction.
— Non, répond le savant avec le plus grand sérieux, c’est aussi de l’uranium, sous une forme très concentrée, ce n’est pas du tout comestible. »

La suite de l'entretien est vue à travers le cadre de la caméra ou d'un poste de télévision « à tube cathodique », avec l'image en noir et blanc, puis directement, sans médium interposé, mais toujours centré sur le personnage du vieux savant, filmé en gros plan.
« Et la pechblende ? — « pech-blande », c'est comme ça que ça se prononce ? dit le journaliste (en voix off).
— En français, oui, répond le scientifique. C’est de l'uranium à l'état radioactif.
— Mais d’où vient ce nom ?
— C'est un mot allemand. A l’origine, ça veut dire « minerai qui ressemble à la poix », car c’est noir et l'aspect est franchement dégueulasse. Mais « pech » se traduit aussi par « poisse », qui est devenu synonyme de malchance, quand celle-ci vous poursuit, parce que la poix c'est visqueux, ça colle.
— Et « yellow cake » ?
— C’est pareil, le nom vient de la couleur et de la composition du produit tel qu’il ressortait des premières extractions. Depuis ça a changé, mais le nom est resté.
— Et où avaient lieu ces premières extractions ?
— Le premier grand gisement, là où fut découvert l’uranium, c’était en Bohème, aujourd'hui une région de la Tchécoslovaquie, enfin, de la République tchèque, à Jachymov, Saint-Joachimsthal en français.
– Joachim en tchèque, ça se dit Jacky ?
– Je ne sais pas, c'est très vieux, la ville était déjà connue pour sa mine d’argent. C’est là que Becquerel a découvert la radioactivité, puis que Pierre et Marie Curie ont extrait le radium qui, lui, est un million de fois plus radioactif que l’uranium.
— Un million ? Ouh là ! Et comment on est passé de l'uranium à la bombe ?
— Début 1939, la découverte de la fission nucléaire par Otto Hahn et Lise Meitner va modifier la donne. J’associe Lise Meitner à cette découverte, plutôt que l’assistant de Hahn, parce que c'est surtout à elle qu'on la doit, même si son mérite n'a pas été reconnu pour l’attribution du Nobel, ce qui est un cas typique d' « effet Matilda »...
 — Matilda ?
— Oui, Matilda Gage... une militante féministe du XIXe. On dit « effet Matilda » pour décrire un phénomène hélas courant qui consiste à attribuer à des collègues masculins les découvertes scientifiques faites par des femmes. C'est Lise Meitner qui mena avec Hahn les expériences sur la fission nucléaire mais, comme elle était juive, elle dût quitter l'Allemagne avant la publication des travaux.
— Je vois... mais la bombe ?
— D’ailleurs, d’un point de vue strictement théorique, on peut dire que la fission nucléaire a été une découverte essentiellement féminine, puisque c’est une autre femme, Ida Tacke, ou Noddack, son nom d'épouse, qui avait émis la première l’hypothèse que l’uranium bombardé par des neutrons pouvait se fissurer en noyaux plus légers, principe même de la réaction en chaîne... Elle non plus n'a jamais eu le Nobel.
— D'accord... mais la bombe ?
— La bombe, ah oui... Donc, en 1939, avec la découverte de la fission nucléaire, on entrevoit un tout autre usage de l’uranium. Avant, c’était seulement dans un but thérapeutique. Là, ça devient moins pacifique, on passe du médical au militaire, c’est la course à la bombe qui commence...
— Et c'est là-bas, en Bohème, que ça se passe ?
— On aurait pu le croire quand on sait qu'Hitler a annexé la région et fait main basse sur le gisement d’uranium. Sauf que les physiciens allemands, Heisenberg et ses collègues, ce qui les intéressait c'était de mettre au point un réacteur nucléaire, pas du tout de fabriquer la bombe.
— Ah oui, pour empêcher Hitler de posséder l'arme atomique...
— Non, non, ça c'est la légende.
— Ah bon ? Pourquoi alors ils n'ont pas cherché à fabriquer la bombe ?
— Peut-être par manque de moyens. Mais surtout parce qu’ils n’avaient pas compris le principe de fonctionnement de la bombe. Leur programme de recherche nucléaire était très peu avancé, comme l'a découvert une mission de renseignement menée en Europe par les Américains vers la fin de la guerre, l'opération Alsos.
— D'accord... Bon, et après la guerre, tout cet uranium passe à l'Est.
— Oui, Jachymov devient le grand centre d’approvisionnement de l’URSS pour son programme nucléaire, ce qui permet aux Russes d’acquérir la bombe quatre ans seulement après Hiroshima, grâce à leur réseau d'espionnage et leur propre version de l'opération Alsos. Pendant des années, le site va tourner à plein régime...
— C'est le cas de le dire.
— C’est pour ça que je l'ai dit... c'est le régime soviétique, avec des dizaines de milliers de prisonniers politiques, condamnés aux travaux forcés, qui vont servir de main d’œuvre.
— Et les Américains, eux, leur uranium, il venait d'où ?
— Principalement du Congo belge, c'est là que trouve son origine la première bombe atomique, celle qui sera expérimentée à Los Alamos.
— Avant d’être larguée sur Hiroshima et Nagasaki...
— En fait, en 1937 — année où j’ai poussé mon premier cri, soit dit en passant — la mine de Shinko... enfin, du Congo, venait de fermer, parce que les stocks étaient jugés suffisants. Mais, en 1939, l’uranium devient un enjeu majeur que va amplifier la Seconde Guerre mondiale, la production explose...
— C'est le cas de le dire.
— C'est pour ça que je l'ai dit... et pour que les stocks ne tombent pas aux mains des Allemands, Edgar Sengier, le directeur de l’Union minière du Haut-Katanga, c'est elle qui exploite le site de... Shinko... lobwe, c'est ça Shinkolobwe, le directeur, donc, fait transférer en secret aux Etats-Unis mille tonnes d’uranium, qu’il cache dans un entrepôt à New York. La suite, c'est le Projet Manhattan qui...
— Oui, oui, le Projet Manhattan, ça on connaît... Eh bien, merci Professeur, c'était passionnant, dit le journaliste en regardant le ciel.
— Quoi... c'est déjà fini ?
— Oui, il va y avoir un orage, on doit arrêter l'émission. »

*

Retour dans la montagne avec Florent Marchet et Fred Testot à la recherche d’un abri. Marchet scrute la montagne mais ne voit rien.
« Il doit bien y avoir une faille dans cette falaise où pouvoir s’abriter.
Fred Testot regarde, lui, vers le bas, estimant au contraire qu'il vaudrait mieux regagner la vallée. Il dit :
— J’ai lu que quand tu es frappé par la foudre, c’est trente fois la puissance d’un grille-pain qui te passe dans le corps.
— T’as lu ça où ?
— Dans « Science & Vie ».
— Tu lis « Science & Vie », toi ?
— Bah oui, pourquoi ?
— Pour rien... C’est juste que je t’imaginais pas lire « Science & Vie ».
— Ah ouais... tu penses que je suis trop con pour lire ce genre de revue ?
— Mais non, pas du tout... Et puis « Science & Vie », c’est pas si pointu que ça.
— Je vois... maintenant c’est de mon niveau.
— Hé, du calme. C’est la peur de la foudre qui te rend si nerveux. Aide-moi plutôt à trouver un abri. »
Florent Marchet et Fred Testot reprennent leur marche, Testot, la mine renfrognée, restant à l’arrière. Le ciel est noir. Soudain un éclair puis, quelques secondes après, le tonnerre. Les deux hommes accélèrent le pas. De nouveau un éclair, suivi du tonnerre. Fred Testot s’arrête pour mieux examiner la montagne. Au bout d’un instant :
« Hé, là... une grotte !
— Où ça ?
— Là, juste devant ! (Fred Testot pointe du doigt la grotte)
— Ah oui, je la vois... Vite, allons-y ! »

Ils gagnent l’entrée de la grotte pendant que l’orage continue de gronder. Une fois arrivés, Florent Marchet va s’asseoir sur un rocher alors que Fred Testot reste debout à l’entrée.
« Allez, viens t’asseoir, dit Marchet, fais pas la tête.
Testot hésite puis va s’asseoir aux côtés de Florent Marchet.
— T’es con des fois avec tes réflexions.
— Hé hé, c’est vrai que je suis con... Tiens, ça me fait penser à une blague... C'est un type qui dit à son copain : « Je vais te faire un tour de magie, je vais te faire oublier que tu es con. L'autre proteste : Mais je suis pas con. Et le type de répondre : Tu vois, t'as oublié ! »
Florent Marchet pousse de l’épaule Fred Testot, histoire de le taquiner, mais celui-ci se dégage en rouspétant.
— Arrête... je suis pas d’humeur.
— Bon OK, vas-y... dis-moi encore ce que tu sais sur la foudre.
— Pff... Fais pas semblant de t’intéresser.
— Mais si ça m’intéresse. Tiens, moi je sais comment calculer la distance entre l’orage et l’endroit où on se trouve.
— Ah ouais... je t’écoute.
— Eh bien, tu comptes le nombre de secondes entre l’éclair et le tonnerre puis... tu divises par... euh...
— Par ?
— Euh, attends que je me souvienne... deux, je crois.
— Perdu, c’est trois !
— Trois, t’es sûr ? Tu l’as lu dans « Science et Vie » ?
— Ah tu recommences, salaud ! »
Fred Testot se jette sur Florent Marchet. Les deux hommes tombent par terre comme s’ils se bagarraient, tout en rigolant. Et toujours le tonnerre... Florent Marchet se redresse d’un coup.
« Attends... on va calculer.
Ils se rassoient puis fixent le ciel, attendant l’éclair.
— Hé, là... un éclair ! crie subitement Florent Marchet.
— Une seconde, deux secondes — on entend le tonnerre — deux secondes et demi ! hurle Fred Testot.
— Deux et demi divisé par trois, ça fait..., essaie de calculer Marchet.
— Même pas un kilomètre, huit cent mètres, répond rapidement Testot, visiblement plus doué en calcul que son coéquipier... l’orage est vraiment pas loin. »

Ça y est, l’orage est là. Florent Marchet et Fred Testot sont assis sur leur rocher. Ils regardent la pluie tomber et l’eau qui ruisselle en cascade sur les parois de la grotte. Derrière eux, un homme apparaît en train de les observer. Au chapeau qu’il porte, on devine que c’est Gérard Lubitsch.

*

La pluie s’est arrêtée. Gérard Lubitsch s’approche de Marchet et Testot, sans faire de bruit, un revolver à la main.
« L’orage est passé, on va pouvoir repartir, dit Florent Marchet.
— Il doit être loin maintenant, soupire Fred Testot.
— Non, il a dû s’abriter lui aussi. Si ça se trouve, il est tout près.
— Gagné ! s’écrie Gérard Lubitsch, arrivé à quelques mètres. Les mains en l’air !
Les deux hommes sursautent : « Lubitsch ! »
Discrètement, Fred Testot essaie de glisser sa main sous son poncho.
« Hé ho... je te vois l’homme au poncho. J’ai dit « les mains en l'air ! ».
— Oui, oui... d'accord.
— Vous allez vous lever lentement, vous retourner et tout aussi lentement détacher vos ceintures.
Florent Marchet détache d’une main sa ceinture qu'il pose délicatement à terre avec le colt dans son étui. Fred Testot reste les mains en l’air.
— J’ai pas de ceinture.
— Ah ouais ? T’as pas de flingue, répond incrédule Gérard Lubitsch (un zoom rapide nous révèle la présence d'un revolver posé sur un rocher au fond de la grotte). Soulève ton poncho que je vois ça... Et pas de blague, hein, j’ai la gâchette facile. »
Fred Testot s’exécute, cherche même à retirer son poncho, mais la tête ne passe pas. Il a beau forcer, rien n’y fait.
« Je suis coincé !
— C’est quoi ce cirque ? peste Gérard Lubitsch. Un poncho, c’est pas un K-Way. Bon, toi, aide ton copain... On va pas y passer la soirée.
Florent Marchet s’approche de Fred Testot, la tête toujours coincée, attrape le poncho par son extrémité et d’un coup sec tire dessus.
— Aie, mes oreilles ! hurle Testot, enfin libéré.
— La ferme, lui répond Marchet... Je rêve ou t’as encore perdu ton flingue.
— Je comprends pas, je l’avais tout à l’heure quand on était au bord de la rivière.
— C’est pas normal, c’est la deuxième fois en huit jours !
— Quelqu’un a dû me le prendre pendant que je dormais...
— Oui c’est ça... et tu vas porter plainte peut-être.
— Bon, ça suffit ! Vous réglerez ça plus tard, dit Lubitsch. Levez les mains et reculez. »

Florent Marchet et Fred Testot reculent puis s’immobilisent à la vue du faux Roland Blanche, débarquant dans la grotte, essoufflé et trempé comme une soupe.
« Ah vous voilà ! dit le nouveau venu en apercevant Lubitsch. Où est ma mallette ?
— T’occupe... elle est en sécurité.
— C’est qui lui ? demande Testot.
— Je sais pas, répond Marchet. On dirait Roland Blanche...
— C’est qui Roland Blanche ?
Florent Marchet ne répond pas.
— C’est vous l’homme à la mallette ? qu'il fait au faux Blanche.
— Plus maintenant, Lubitsch me l’a prise.
— Exactement, dit Lubitsch, et on sait pas ce qu’il y a dedans.
— De l’or, on m’a dit, rétorque Marchet.
— Non, c’est pas de l’or ! s’énerve le faux Roland Blanche. C’est de la pechblende !
— De la pêche quoi ? s'exclament en chœur Marchet et Testot.
— Ouais, du « yellow cake », répond Lubitsch en rigolant.
— Du « yellow cake » ? s'écrient les deux autres, toujours en chœur.
— Vous aussi vous croyez que ça se mange. Eh ben non, parce que c’est radioactif... enfin, c’est ce qu’il veut nous faire croire.
— Mais c’est la vérité, nom de Dieu ! hurle le faux Roland Blanche.
Gérard Lubitsch ramasse le colt de Florent Marchet qu’il coince dans son pantalon.
— Bon allez, c’est pas le tout... Vous allez vous regrouper et avancer gentiment sur la droite, que je puisse récupérer la mallette. »

Le petit groupe, Florent Marchet, Fred Testot et le faux Roland Blanche, quitte la grotte et s’engage dans la descente sous la menace de Gérard Lubitsch qui suit à quelques mètres. Après une petite minute de marche :
« Halte ! crie Lubitsch. »
Il se dirige vers un tas de pierres qu’il écroule avec le pied... Il insiste, ce qui provoque un gros nuage de poussière, puis se retourne vers le groupe, l’air stupéfait.
« La mallette a disparu !
— Hein ?! Quoi ?! Vous vous êtes fait voler la mallette ? » s’époumone le faux Roland Blanche, au bord de la crise cardiaque.
— Tu vois, je suis pas le seul, il y a des voleurs dans le coin, dit Testot à Marchet.
— Un voleur qui se fait voler, vous êtes vraiment au-dessous de tout mon pauvre Lubitsch ! enrage le faux Roland Blanche, oubliant à qui il avait affaire.
Gérard Lubitsch ne répond pas. Il essaie de recouvrer ses esprits. Puis, au bout d'un instant :
— Qui vit ici ?
— Au bord de la rivière, il y a un campement d’orpailleurs, répond Florent Marchet. Mais ils ne s’aventurent pas dans la montagne, du moins dans la journée, ils restent en bas.
— Et en haut, il y a personne ?
— Je sais pas.
Le faux Roland Blanche ne décolère pas.
— Comment vous avez pu vous faire voler la mallette...
— Je vais la retrouver cette mallette, réagit Lubitsch, et celui qui l’a prise va passer un mauvais quart d’heure.
— Un mauvais quart d’heure... vous plaisantez ! Si cette mallette est ouverte, c’est nous tous qui allons y passer. »
Gérard Lubitsch ne répond pas.

*

Le groupe est assis en rond autour du tas de pierres, Gérard Lubitsch légèrement en retrait.
« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? se hasarde Florent Marchet.
Il ramasse un caillou et le lance sur un vieil écriteau en bois où sont encore lisibles quelques lettres : A.N.G.E. et plus loin O.R.
— A quoi bon, on est foutus, répond le faux Roland Blanche.
— Vous pensez vraiment ce que vous dites ? s’inquiète Fred Testot.
— En tout cas, le type qui a volé la mallette est sûrement le même qui a volé le flingue, dit Lubitsch, bien plus perturbé par le vol que par les funestes présages du faux Blanche.
— Quelqu’un qui se déplacerait rapidement sans être vu, poursuit Testot.
— Comme les Indiens, ajoute Florent Marchet. Il y en a dans les parages, les Pueblos alpins...
— De vrais Indiens ? Avec des plumes ? dit le faux Roland Blanche.
— Oui... et des couteaux ! ironise Marchet.
— Ça vous fait rigoler ? réplique le faux Blanche.
— Non, mais les Pueblos alpins, je les connais. Ils vivent entre eux. Si c’est un Indien qui a fait le coup, il n’appartient pas à la tribu, ou alors en a été chassé.
— OK, dit Lubitsch, de toute façon il est trop tard, la nuit commence à tomber. On va camper ici... demain à l’aube, on partira à sa recherche. Indien ou pas. »

C’est la nuit, nos quatre hommes sont allongés sur l'herbe. Fred Testot et le faux Roland Blanche dorment profondément, au contraire des deux autres, restés éveillés, Gérard Lubitsch continuant de surveiller le groupe et Florent Marchet, sur sa couverture (dans la même position qu’au bord de la rivière, bras croisés derrière la tête), regardant les étoiles. Il pense à l’Indien: « Existe-t-il vraiment ? Et si oui, où est-il ? Peut-être là, tout près, en train de surveiller celui qui nous surveille. »


L'Indien.

(Le rêve de Fred Testot)

Il fait jour. Le ciel est bleu. Une légère brise agite le haut des arbres : des érables planes, reconnaissables à leurs grandes feuilles palmées, les « mains découpées », comme disent les Indiens. La rivière est là, glougloutante. Un oiseau vient se poser sur une pierre, près de l'eau, c'est une bergeronnette des ruisseaux, reconnaissable, elle, à son manteau gris, son ventre jaune et le mouvement de balancier de sa queue. On s'amuse à regarder la scène, la bergeronnette hochant la queue, tel un petit jouet mécanique, jusqu'au moment où un bruit, une sorte de craquement, la fait s'envoler. On regarde alors la rivière, qui serpente entre les rochers, cherchant d'où pourrait venir le bruit. A la fin du panoramique, derrière des arbustes qui jusque-là le masquaient, on découvre un homme en train de cueillir des fleurs.
C’est un Indien. Il est torse nu, porte un pantalon couleur sable, et est coiffé d'un bandeau sur lequel sont dessinés de petits triangles orange et mauve, avec à l'arrière deux grandes plumes tigrées beiges et blanches. L'Indien appartient à la tribu des Pueblos alpins — on ne peut pas se tromper, il n'y en a pas d'autre dans la région. Il se tient accroupi et, à l'aide de son couteau, prélève les différentes fleurs qui vont servir à ses décoctions. C'est que, à cet endroit de la rivière, poussent de nombreuses plantes médicinales, des fleurs à vertus thérapeutiques, sinon magiques. Il y a là les plus connues, comme la reine des prés, le bleuet des montagnes ou encore la gentiane jaune, mais aussi quelques espèces plus rares, du moins à cette altitude, comme par exemple l'ancolie des Alpes et la grande pimprenelle. Toutes ces plantes, l’homme les enfouit dans un grand sac en tissu. Sachant exactement où se trouve chacune des fleurs dont il a besoin, il se déplace rapidement, d’un point à un autre, par petits bonds successifs...
Soudain il s'arrête. On entend des voix un peu plus bas. L’homme s'approche lentement pour mieux voir. Ce sont Florent Marchet et Fred Testot, assis dans l'herbe, en train de goûter leur « yellow cake ». L'homme se couche sur le ventre et les observe. Il attend qu'ils aient fini de manger, restant tapi sans bouger, une position qu'en bon Indien il peut conserver durant des heures. Ça tombe bien, la scène se prolonge. Marchet et Testot font désormais la sieste, le premier, allongé sur sa couverture, regardant la montagne, alors que le second, étalé de tout son long, dort comme un bienheureux. A ses côtés, un revolver, que Testot devait probablement tenir à la main et qui a glissé lorsqu'il s'est endormi. L'Indien se met à ramper, silencieusement, le couteau entre les dents, jusqu'au revolver qu'il saisit d’un geste vif, puis repart, aussi discrètement qu’il est venu. Une fois regagné son poste d'observation, il attend encore quelques minutes puis s'enfuit dans la montagne.
Lui, les grottes où s'abriter en cas d'orage, il connaît. Pendant que Marchet et Testot sont encore en train de se reposer, il atteint la plus grande, mais pas tant pour se protéger que pour être tranquille, pouvoir examiner sans être dérangé le revolver qu'il vient de dérober. C'est un « Smith & Wesson Schofield », le plus célèbre des revolvers de l'Ouest — des Alpes de l'Ouest, s'entend — avec le « Colt Simple Action », qui est celui de Florent Marchet et peut-être aussi de Gérard Lubitsch, mais d’un modèle différent. L'Indien regarde l’objet et ses yeux brillent. Il faut dire qu'il est magnifique ce revolver, avec son canon rutilant et sa crosse en corne de buffle. Il semble d'ailleurs n'avoir encore jamais servi. L'homme l'empoigne, fait mine de tirer — « Pan ! Pan !... » — mais s'interrompt brusquement. Quelqu'un approche. C'est Gérard Lubitsch qui débarque dans la grotte en maugréant. L'Indien a juste le temps de s'échapper et d'aller se cacher derrière les rochers...

*

Le jour se lève.
« Debout ! crie Gérard Lubitsch, c'est l'heure !
Florent Marchet et le faux Roland Blanche se lèvent, eux aussi. Le faux Blanche se tient la joue et grimace.
— Ouille, ouille, ouille ! J'ai une de ces rages de dents ! Quelqu'un aurait-il de l'ibuprofène ?
— Je dois avoir ça dans mon sac, répond Marchet, tout en repliant sa couverture.
Il sort du sac une boîte « Premier secours », l'ouvre et en extrait, à côté des pansements et des antiseptiques, une autre boîte dans laquelle se trouvent des comprimés.
— C'est pas de l'ibuprofène, c'est du paracétamol, ça ira quand même ?
— Le paracétamol, ça marche pas tellement sur moi, mais donnez toujours, on verra...
— Et l'autre, qu'est-ce qu'il fout ? s'écrie Lubitsch en désignant Fred Testot... Il dort encore ?
Florent Marchet s'approche de son partenaire et le secoue avec le pied.
— Hé ho, lève-toi, on n’est pas dimanche !
Fred Testot émerge lentement.
— Aaaah... c'est dingue, vous devinerez jamais de qui j'ai rêvé ?
— Bah, de l'Indien pardi ! répond Marchet.
— Oh, comment t'as deviné ?
— Et il faisait quoi l'Indien dans ton rêve ? demande Lubitsch... On sait jamais, ça peut nous mettre sur une piste.
— Eh bien, au début il cueillait des fleurs, après... il volait mon flingue... et à la fin...
— A la fin ? fait Lubitsch, impatient de connaître la suite.
— A la fin, il volait la mallette mais j'ai pas bien vu, on m'a réveillé !
— OK, je vois que ça t’amuse.
— Excusez-le, dit Marchet, il est très « Peace and Love ».
— C'est ça, continuez de vous marrer tous les deux... mais vous allez pas rigoler longtemps, croyez-moi.
— Ah mais non, proteste Marchet, ça nous fait pas rire du tout.
— Ah non... enfin si... je veux dire non... on n’a pas envie de rire, renchérit Testot.
— On en rediscutera plus tard, grogne Lubitsch, pour l’instant, on se dépêche.
Puis s’adressant à Florent Marchet :
— Bon alors, tes Pueblos machins, on les trouve où ?
— Les Pueblos alpins, ils vivent sur les hauteurs, vers le Mont Bégo, mais c’est pas dit qu’on trouve notre homme là-bas.
— On verra... »
Et tout le monde de s'engager au milieu des rochers, en direction du Mont Bégo. C'est le faux Roland Blanche qui ouvre la marche, la joue de plus en plus enflée.
« P... ce que j'ai mal ! »

*

C'est le matin sur la place de l'église. Un homme entre dans un café, un journal sous le bras, commande un espresso et va s'asseoir au fond de la salle. Un autre homme arrive et va s'asseoir, lui, près de la fenêtre. C'est le vieux savant interviewé hier. Le patron apporte l'espresso puis se dirige vers le savant.
« Bonjour Monsieur Luc, je vous sers quoi ?
— Un café au lait avec du pain et de la confiture. De la confiture de coings, vous avez ?
— Bien sûr. Je vous prépare ça. »
Le savant regarde par la fenêtre une jeune femme coiffée d'un chapeau d'aviateur (en cuir marron) qui traverse la place. La femme entre à son tour dans le café et vient s'asseoir près du comptoir. Elle retire son chapeau et secoue la tête, libérant de longs cheveux châtains. Elle porte une salopette bleu gris et, aux pieds, des chaussures de marche gris foncé, repérables à la couleur des lacets : rose fuchsia.
Retour du patron apportant le petit-déjeuner de Monsieur Luc.
« Y avait plus de coings... Je vous ai mis de l'orange, ça va aller ?
Le vieux savant fait la moue.
— Alors l'interview, ça s'est bien passé ? poursuit le patron. On vous a vu hier soir sur France 3.
— J'ai eu le temps de rien dire.
— Les gars de la télé sont venus ici après l'interview, quand l'orage a éclaté. Ils parlaient surtout de Gérard Lubitsch.
L'homme au fond de la salle déplie son journal. A la une, on peut lire le titre en gros caractères : « GERARD LUBITSCH EST DE RETOUR ! »
— Connais pas... C'est qui ? demande le savant.
— Un bandit de la région, qui est sorti de prison il y a quelques jours et qui rôderait dans le coin.
— Un bandit ?
— Dans le journal, ils disent qu'il est là pour se venger, précise l'homme au fond de la salle. Il veut retrouver ceux avec qui il avait fait le casse il y a quatre ans... les sacs d'or du Crédit Agricole... et qui se sont enfuis en l'abandonnant sur place... dans sa fuite il avait percuté un cycliste, ça l'avait laissé KO...
— C'était pas un cycliste, dit la jeune femme, mais une petite fille en trottinette !
— En trottinette ?! s'exclame le patron. En tout cas, en ce moment il se cacherait dans la montagne. Le shérif est à sa recherche, il est parti hier matin avec Fred, son adjoint qui est aussi mon barman... c'est pour ça que c'est moi qui fait le service.
— Un bandit, de l'or, un shérif... on se croirait dans un western, dit le savant.
— On trouve même des Indiens, poursuit la jeune femme.
— Les Indiens, personne ne les a jamais vus, objecte le patron... et d'ajouter en soupirant : A part le shérif, quand il a mangé son « yellow cake ».
— Son quoi ?! fait le scientifique, manquant de s'étouffer avec sa tartine.
— Son « yellow cake »... son bédo qu'il découpe en petits morceaux.
— Son bédo ?
— Bah oui quoi... son pétard, si vous préférez.
— Bédo... pétard... « yellow cake »... je comprends rien à ce que vous racontez.
— Toujours est-il que des Indiens, moi j'en ai vus, dit la jeune femme.
— Ah oui ? Et on peut savoir qui vous êtes, mademoiselle ? demande le patron.
— Je me présente : Paméla, avec un accent sur le « e », comme la Paméla de La Nuit américaine... moi c'est Paméla Garbo.
— Ah, mais vous êtes la journaliste qui a écrit l'article sur Lubitsch, dit l'homme du fond.
— C'est moi en effet.
La jeune femme quitte son tabouret et s'approche du vieux savant.
— Vous permettez ? dit-elle en s'asseyant à sa table.
— Faites. Vous êtes venue pour un reportage ?
— Oui.
— Sur le « yellow cake » ? demande le savant en buvant son café.
— Non.
— Sur les Indiens ? continue le patron.
— Non plus.
— Bah, sur Gérard Lubitsch, s'écrie l'homme au fond de la salle, en repliant son journal.
— Ce gros débile, non... je m'en occupe plus. Ce qui m'intéresse, c'est le Mont Bégo. Vous connaissez ?
— Les Alpes du Sud, c'est ma région, répond le vieux savant. Bon, moi c'est un peu plus à l'ouest, mais le Bégo je connais, je m'y suis souvent promené, pour voir les gravures...
— On en compte près de quarante mille, dit le patron en souriant.
— Je ne les ai pas toutes vues, se croit obligé de préciser le savant.
— Il paraît que là-bas il se passe parfois de drôles de choses, dit la jeune femme.
— Vous voulez parler des boussoles qui se dérèglent ou de la foudre que la montagne attire quand il y a de l'orage ?
— Oui enfin...
— Mademoiselle Garbo, ce ne sont que des phénomènes électromagnétiques...
— Appelez-moi Paméla...
— Eh bien, Paméla, permettez-moi de vous dire que ces phénomènes n'ont rien de mystérieux, c'est dû aux roches qui, à cet endroit, sont riches en métaux, comme le cuivre, le fer, le zinc, le plomb... ce qui explique que, lorsqu'il y a de l'orage, le sommet du Bégo fait office de paratonnerre.
— Mais il n'y a pas que ça, répond Paméla. Autrefois le Bégo était assimilé à un dieu, les bergers lui rendaient hommage. Et en remontant beaucoup plus loin, à la préhistoire, il y a ces gravures...
— Pas la préhistoire, la protohistoire... je connais tout ça, coupe le savant, pas décidé à s'en laisser conter. Vous allez me parler du « signe cornu » qu'on retrouve sur les gravures et qui rappelle la forme des éclairs.
— Ou du diable.
— Allons, Paméla, vous ne croyez quand même pas au diable.
— Le diable ici a un nom, c'est l'uranium.
— Il paraît qu'il y en a un peu, dit le patron. A une époque, on prospectait dans la région, il y avait même des mines. Mais tout ça, c'est fini...
— L'uranium ici c'est quantité négligeable, réplique le vieux savant... et ça n'a rien de diabolique.
— N'empêche que mon grand-père a disparu dans ces montagnes, répond Paméla... il y a soixante ans, à cause de l'uranium.
— Disparu ? reprend le patron.
— Oui, disparu... on n'a jamais retrouvé son corps. Et il travaillait dans une mine.
— C'était où ?
— Les Granges du Colonel.
— Je connais, dit l'homme du fond (qui s'est levé)... c'est pas très loin d'ici.
— Et vous voulez savoir ce qui s'est passé, en déduit le vieux savant.
— Entre autres... mon reportage porte sur les cérémonies qu'on pratiquait en l'honneur du dieu Bégo. Et qui ont encore lieu aujourd'hui.
— Vous risquez d'être déçue, dit le patron, ce sont des légendes... Elles courent dans la vallée, mais personne n'a jamais assisté à de telles cérémonies... sauf le shérif, bien sûr.
— Ce sont les Indiens qui pratiquent ce genre de rituels, dit Paméla, les Pueblos alpins... J'en ai aperçu un hier, au bord de la rivière.
— Un Pueblo alpin ? Au bord de la rivière ? C'est bizarre, dit l'homme au journal (qui s'est rapproché du groupe).
— Je vous assure, j'ai aussi croisé un petit bonhomme qui portait une mallette... il avait l'air affolé.
— Un petit bonhomme avec une mallette... on dirait Alice au pays des merveilles votre histoire, s'esclaffe l'homme au journal, ce qui fait rire également le patron.
— Oui, oui, vous rigolez, mais il se passe vraiment des choses étranges ici, et qui n'ont rien à voir avec Gérard Lubitsch.
— Et qui aurait à voir avec la disparition de votre grand-père ? interroge le vieux savant.
— Je ne sais pas... En tout cas, c'est la raison de ma présence ici... je vais mener l'enquête. »

Et la jeune femme de remettre son chapeau, de saluer l'assemblée et de quitter les lieux. Les trois hommes la regardent par la fenêtre traverser la place, enfourcher une moto et s'éloigner vers l'est, côté soleil. En direction du Mont Bégo.

*

Retour dans la montagne avec Gérard Lubitsch et ses trois « otages » : Florent Marchet, Fred Testot et le faux Roland Blanche, la joue toujours enflée, en tête du groupe.
« Il doit bien y avoir des plantes pour soulager la douleur dans cette montagne, dit l'intéressé.
— Sûrement, répond Marchet, mais il faut les connaître. Et quand bien même on les trouverait, il est interdit de les cueillir.
— Il y a les clous de girofle, dit Testot.
— Ici ? Tu te crois à Zanzibar.
— Bah non, pas ici... mais d'habitude tu en as toujours dans ton sac.
— C'est vrai, mais je m'en suis servi pour mon pain d'épices, tu sais, celui que tu as mangé la semaine dernière. Du coup, j'en ai plus...
— Ah oui, il était bon ce pain d'épices... Sinon, ça me revient, il existe un truc pour calmer les brûlures après le rasage. C'est à base de plantes, je ne sais plus le nom... ça ressemble à des artichauts.
— Tu as lu ça dans « Science & Vie » ? se fend Marchet sur un ton ironique.
— Ha Ha Ha... fait Testot, détachant les syllabes pour bien signifier qu'il n'apprécie pas cette nouvelle pique. Non, c'est le pharmacien qui me l'a dit.
— Et on en trouve dans le coin ? demande le faux Blanche.
— Oui, oui... il s'en sert pour ses clients, et pour lui aussi.
— C'est pour ça qu'il porte la barbe, réplique Marchet, toujours ironique... ça doit pas être très efficace.
— Qu'est-ce que tu racontes, il a pas de barbe le pharmacien.
— Bah si, une grosse barbe d'apothicaire. Tu confondrais pas avec le barbier ?
— Euh, tu crois ?... Ah, c'est possible... Oui, oui, tu as raison, c'est lui, c'est le barbier !
— Ça change rien, intervient Lubitsch, qui ferme la marche, le pistolet toujours à la main. Même si on en trouvait, on n'aurait pas le temps de les cueillir. D'ailleurs, marchez plus vite, et arrêtez de discuter, ça nous ralentit... A ce rythme, l'Indien, on le rattrapera jamais.
— Surtout que les Indiens, ils s'y connaissent en plantes médicinales, continue Marchet.
— Silence, j'ai dit. »

Pendant ce temps-là... On retrouve Paméla sur sa moto, quittant la route et empruntant un petit chemin. Elle atteint une aire de stationnement qui sert de point de départ aux randonneurs. Un panneau touristique signale qu'on se trouve dans le Parc national du Mercantour. Paméla gare sa moto, sort d'une des sacoches arrière un énorme antivol, qu'elle accroche à la roue avant, puis de l'autre sacoche, un petit sac à dos, couleur lavande, dans lequel elle glisse son chapeau d'aviateur. Elle fixe le sac sur son dos puis s'engage dans le sentier réservé aux randonneurs et aux traileurs. Sur un poteau en bois est indiqué, avec une flèche : « CIME DU DIABLE ».

*

Aux alentours... un sportif, en plein trail. On le suit ainsi courir au milieu de la nature, tantôt en plan rapproché, tantôt vu de loin, ce qui permet d'apprécier la beauté et la variété des paysages, entre pelouses rocailleuses, alpages et zones forestières... Et puis là, un chamois, avec sa tête blanche et noire et ses petites cornes... là, un bouquetin, avec sa barbiche et ses cornes beaucoup plus longues... A un moment donné, le traileur enjambe un ruisseau, on le suit encore quelques secondes, puis on le laisse filer... On revient près du cours d'eau où l'on découvre, étalé dans l'herbe, tout un matériel d'orpaillage : un tamis, des pans, des batées, une rampe de lavage, des flacons, une pipette, des tubes... et puis, un peu plus loin, un détecteur de métaux, une pelle, un piochon... bref, tout l'arsenal du parfait chercheur d'or. Apparaît un homme, au style militaire : cheveux coupés ras, mâchoires carrées, débardeur et pantalon de treillis, façon « camouflage ». L'homme semble ranger ses affaires, prêt à partir... Surgit Paméla.
« Bonjour, lance-t-elle de loin.
— Bonjour, répond l'homme d'une voix sourde.
— Vous cherchez de l'or ?
— Affirmatif.
— Et vous en avez trouvé ?
— Ça, par contre, je vous le dirai pas.
— Ah bon, pourquoi ? Vous avez peur que je vous le vole ?
— Oui, c'est ça, répond l'homme, en fixant Paméla d'un regard mi-moqueur mi-menaçant.
— D'accord. Et si je vous demande si dans le coin vous avez vu un Indien... là, vous pouvez me répondre ?
— Là, oui... mais j'ai vu personne.
— Et un petit bonhomme avec une mallette ?
L'homme marque un temps d'arrêt.
— Une mallette ?
— Oui, une grosse mallette...
— Non, dit l'homme finalement.
— Et vous avez entendu parler de Gérard Lubitsch ?
— Dites donc, vous êtes de la police ?
— Non, je fais un reportage sur le Mont Bégo.
— C'est une bonne idée.
— Et Lubitsch ?
— Quel rapport avec votre reportage ?
— On dit qu'il traîne dans les parages.
— Par ici, ça m'étonnerait, c'est trop exposé. Et puis il y a les deux guignols qui le cherchent...
— Qui ça ? Le shérif et son adjoint ?
L'homme marque un nouveau temps d'arrêt, s'apprête à répondre, puis se ravise.
— Bon, ça suffit... j'ai plein de choses à faire. Au revoir, mademoiselle.
— Ah d'accord, trop sympa l'accueil... Bah, bonne journée !
Et Paméla de tourner les talons, en haussant les épaules.
— C'est ça, bonne journée. »

En partant, Paméla repère un pick-up en contrebas qui n'était pas là quand elle est arrivée. Elle passe devant et regarde nonchalamment à l'intérieur de la benne, pendant que l'homme est occupé à trier son matériel... Encore des outils, une caisse avec des bouteilles, une bâche... et sous la bâche, un truc qui dépasse, difficile à identifier car couvert de poussière. Une mallette ? On n'en saura pas plus, un deuxième homme approche, un géant à la barbe de hipster et aux cheveux longs, repliés en chignon (façon « man bun »).
« Vous cherchez quelque chose ?
— Non, rien... je discutais avec Forte Tête, mais je suis partie, il me soûlait trop.
— Il vous soûlait trop ? Ha ha... (puis passé un petit temps) Oui mais non, attendez... Forte Tête ? De qui vous parlez ? Hé... mademoiselle ! »
Paméla accélère le pas sans se retourner.

*

Là-haut, nous retrouvons notre quatuor favori... La montée commence à être dure, surtout pour le faux Roland Blanche et sa vilaine rage de dents, mais aussi Gérard Lubitsch, visiblement pas rôdé à ce genre d'exercice. Heureusement pour eux, une bergerie se profile à l'horizon. Les quatre finissent par l'atteindre. Le berger, assis sur une pierre, en train de démêler une botte de raphia, les regarde arriver l'un après l'autre.
« Eh bé, vous m'avez l'air mal en point, dit-il.
— J'en peux plus, répond le faux Blanche, avant de s'écrouler dans l'herbe. »
Lubitsch, lui aussi épuisé — il souffle comme un bœuf —, n'en reste pas moins vigilant, il tient à garder le contrôle de la situation, en restant debout, et va s'appuyer contre un muret. Marchet et Testot, beaucoup plus fringants, échangent des regards complices, conscients qu'il y a peut-être là un coup à jouer.
« Dis-moi l'ami, dit Marchet au berger, tu sais quelle plante on utilise pour calmer les rages de dents ?
— Vous avez une rage de dents ?
— Non, pas moi, mais celui qui est par terre. Regarde sa joue.
— Bigre !
Belle chique dans les prés... chantonne Marchet à voix basse.
— Tu connaitrais pas une plante qui ressemble à des artichauts, par hasard ? demande Fred Testot.
— Pour soigner une rage de dents ?
— Pas vraiment, le barbier du village s'en sert après le rasage, pour les joues... la barbe.
— Ah, la joubarbe...
— Eh bien voilà... les joues, la barbe, la joubarbe... on aurait dû y penser, rigole Marchet.
— Et ça ressemble à des artichauts ? jubile Testot.
— Oui, oui, des p'tits artichauts.
— Et ça pousse dans le coin ? s'enquiert le faux Roland Blanche, subitement revenu à la vie.
— Oui.
— Ah... et où ? hurle (timidement) celui dont la joue a pris la taille d'un pamplemousse.
— Un peu plus loin, on en trouve... mais sinon j'en ai à la maison.
— A la maison ?! s'écrie le faux Blanche, qui semble avoir complètement oublié sa douleur.
— Oui, à la maison... j'en ai aussi sur le toit, c'est la Barbe de Jupiter, ça protège de la foudre... l'Indien m'en a apporté hier.
— L'Indien ?! s'écrient à l'unisson Lubitsch, Marchet et Testot, alors que le faux Blanche reste coi, sidéré à l'idée non pas que sa rage de dents va enfin disparaître (il en souffre déjà beaucoup moins) mais que sa mallette est peut-être là, juste à côté.
— Il est où ? rugit Lubitsch.
— Il dort derrière la bergerie. Il était complètement soûl quand il est arrivé hier soir.
— Il avait une mallette ? interroge Lubitsch, toujours sur un ton agressif.
— Une mallette ? Non, non, en tout cas, j'ai rien vu.
Le faux Roland Blanche sent la douleur revenir.
— Et pas de revolver, non plus ? demande Testot.
— Non, pour quoi faire ?
— Bon, allons voir, s'impatiente Lubitsch. C'est où ?
— Derrière, dans la grange. »
Les quatre hommes s'empressent de faire le tour de la bergerie, accompagnés du berger. Là, ils découvrent un type en train de cuver, étalé dans le foin et ronflant comme un sonneur...
« Mais... c'est pas un Indien ! hurle Lubitsch.
— Il a quand même un couteau, dit Testot.
Et pas l'ombre d'une mallette ou d'un revolver.
— Bah, c'est que dans la montagne, on l'appelle tous « l'Indien », dit le berger. Parce qu'il vit comme un Indien.
— Et dans le village, on l'appelle « le Fada », soupire Marchet.
— Son vrai nom, c'est Hugues.
— « Ugh » ? fait Marchet, en levant la main.
— Non, Hugues, comme Hugues Aufray.
— En tout cas, il faut le réveiller, dit Testot.
— A quoi bon, c'est foutu, répond désabusé le faux Blanche (en même temps qu'il se tient à nouveau la joue). Au fait, elle est où la joubarbe ?
— Dans la cuisine.
— Je pense à un truc, dit Marchet. Si ce type vit comme les Indiens, ça veut dire qu'il reproduit leur quotidien, pour le meilleur, cueillir des fleurs pour ses décoctions, même si c'est interdit, mais aussi le pire, l'alcool donc... Et cet alcool, comme les Indiens autrefois, il l'a peut-être acquis en échange, par exemple, d'un revolver ou d'une mallette... Ou des deux.
— C'est pas bête ce que tu dis, pour une fois, s'exclame Lubitsch. 
Il se met à secouer l'Indien avec le pied.
« Allez, réveille-toi, on a deux mots à te dire.
— Juste deux mots : mallette et revolver, plaisante Marchet, décidément très en forme, pendant que Testot se joint à Lubitsch pour réveiller l'Indien, donnant à son tour des coups de pied.
L'homme se réveille. Il est tout ébouriffé, ses plumes dans les cheveux écartées à quatre-vingt-dix degrés, comme si elles indiquaient l'heure : 10 heures 10, ce qui tombe bien car c'est précisément l'heure où se déroule la scène.
— Aaaah... qu'est-ce qu'il y a ? demande-t-il, complètement hagard... Vous êtes qui ?
— T'occupe, répond Lubitsch, les questions c'est moi qui les pose. Qu'est-ce que tu as fait de la mallette ?
— La mallette ?... Ah la mallette... Bah je l'ai plus, je l'ai donnée...
— A qui ? vocifère Lubitsch.
— A l'homme très grand qui transportait des... comment ça s'appelle déjà ?... les cartons avec la bière dedans...
— Des packs, dit Marchet.
— Ah oui, des packs... Eh ben y en a plus non plus, j'ai tout bu.
— Et le revolver ? demande Testot.
— On s'en fout du revolver, dit Lubitsch. Parle-nous plutôt du type. Tu le connais ? Ça s'est passé où ?
— Je sais pas, moi... il faisait nuit... l'homme, je le connais pas... il était dans une camionnette.
— Shérif, une camionnette, ça te dit quelque chose ?
— Mmmh... il y en a tellement... Après, des camionnettes qui circulent la nuit, il y en a déjà beaucoup moins. Il y a celle des orpailleurs quand ils vont de l'autre côté du Bégo, dans l'autre vallée... on les soupçonne de magouiller avec des trafiquants de drogue, mais pour l'instant on n'a jamais réussi à les coincer.
— Et le revolver, salopard, t'en as fait quoi ? redemande Testot, tu l'as donné aussi ?
— Le revolver... je l'ai perdu... c'est pour ça que j'ai bu... un si beau revolver (l'Indien se met à pleurer).
— Un peu qu'il était beau, c'était le mien, un « Smith & Wesson Schofield »... tout neuf en plus ! Et tu sais où tu l'as perdu ?
— Je sais plus... j'étais dans la grotte... j'ai pris la mallette que l'homme blanc avait cachée sous les pierres... et je suis parti, j'ai oublié le revolver.
— « L'homme blanc » c'était moi, Peau-Rouge de mes deux ! s'énerve Lubitsch.
— Je sais pas... il y avait l'Oiseau-Tonnerre...
— Là, il parle de l'orage, dit Marchet, ça se tient... Le revolver est peut-être encore dans la grotte.
— Pas la mallette en tout cas... et il nous en dira pas plus, en déduit Lubitsch. Le mieux est de redescendre... (puis regardant autour de lui) Bon Dieu, où est passé le type à la chique ?
— Il est dans la cuisine, répond Marchet... Le berger lui fait un pansement à la joubarbe.
— Un pansement à la joubarbe ?! On aura tout vu... Bon, allez, on y va. »
Et le trio de rejoindre la cuisine, Fred Testot en profitant, avant de partir, pour donner un nouveau coup de pied à l'Indien : « Tiens, espèce de taré ! »

*

Les quatre hommes repartent donc par où ils sont venus, le faux Roland Blanche en dernière position, saluant le berger de la main : « Encore merci, ça va déjà beaucoup mieux ! » L'homme arbore un gros pansement sur la joue, que maintient son foulard, serré autour de la tête, ce qui lui donne l'aspect d'un œuf de Pâques. Un plan large permet d'apercevoir — en plus du groupe en train de descendre et du berger qui agite le bras — l'Indien sortant de la grange, en se tenant les côtes, et, au fond du tableau, un troupeau de chèvres, mené par deux boucs magnifiques, un gris et un noir, dont on entend sonner les cloches... et, courant autour, dans tous les sens, le chien du berger (un joli border collie).
Florent Marchet et Fred Testot n'ont finalement rien tenté pour neutraliser Lubitsch, trop préoccupés qu'ils étaient à essayer, le premier de résoudre l'énigme de la mallette, le second de savoir où pouvait bien être son revolver. Quant au faux Roland Blanche, en proie à l'ascenseur émotionnel, il a perdu toute velléité pour mener une offensive, se laissant porté par les événements, trop content pour l'instant de ne plus souffrir des dents. Cela dit, Lubitsch, lui aussi a perdu de sa superbe. La preuve : alors que le groupe rebrousse chemin, il se trouve en avant-dernière position, bien mal placé pour se défendre si les trois autres venaient à l'attaquer, d'autant que son arme, il a fini par la ranger dans son pantalon, avec celle de Marchet... Autant dire qu'au sein du groupe, la tension s'est nettement relâchée, en même temps que commencent à se nouer quelques liens, sans qu'on puisse parler de syndrome de Stockholm et encore moins d'amitié. Disons que s'est installée une relative bonne entente.
Si la descente se fait plus vite que la montée, on approche quand même de midi et nos quatre hommes n'ont rien mangé depuis la veille. C'est le bon moment pour faire une pause. Sauf qu'il n'y a pas grand-chose à manger au bord du chemin. Ce n'est pas encore la saison des mûres ni des myrtilles, et les autres baies sauvages, comme les airelles rouges ou les raisins d'ours, elles n'ont aucun goût. Reste le « yellow cake », le gâteau dont Florent Marchet s'est rendu compte que chez Testot il avait eu un effet, comment dire... amollissant, et que ce serait bien que Lubitsch et le faux Blanche y goûtent à leur tour. Avec cette question : « Produira-t-il sur eux le même effet ? »

« Alors Lubitsch, comment vous le trouvez mon « yellow cake » ? dit Marchet.
— Ton « yellow cake » ?! ha ha... tu t'y mets toi aussi. En tout cas, il est super bon... et c'est toi qui fais ça ?
— Oui, je le fais moi-même, pour moi et mes amis.
— Il a pas encore trouvé la recette idéale, mais il s'en approche, ajoute Testot... Tiens, je vais en prendre un morceau.
— Non, pas toi. (Marchet regarde Testot avec insistance)
— Hein ? Pourquoi ?
— Parce que tu es tombé dedans quand tu étais petit.
— Non mais ça va pas...
— Bah oui, c'est vrai ça, dit Lubitsch. Pourquoi tu lui en donnes pas ? Et toi, pourquoi t'en prends pas ? Dis donc, tu serais pas en train de nous empoisonner par hasard ?
— Quoi ? Vous voulez nous empoisonner ? s'inquiète subitement le faux Blanche, qui a retiré le foulard qu'il avait autour de la tête. Si c'est ça, j'en veux pas de votre truc. En plus, le nom, « yellow cake », ça me dit rien qui vaille.
— N'importe quoi... j'ai pas envie de vous empoisonner. Tenez, j'en prends moi aussi. Et toi aussi Fred... tiens, je te file le dernier morceau, c'est le plus gros ! (il jette un regard noir à son coéquipier)
— OK, c'est bon, te fâche pas, dit Lubitsch. On est forcément un peu méfiants. Et puis, c'est vrai, pourquoi appeler ça « yellow cake », ça prête à confusion... l'autre, il m'a foutu les jetons avec son histoire de « pêche blonde ».
— Pechblende, rectifie le faux Roland Blanche.
— « Yellow cake », c'est quand même plus approprié pour un gâteau à la vanille que pour un morceau d'uranium, se défend Marchet.
— Vous n'en voulez vraiment pas, dit Testot au faux Blanche.
— C'est que j'ai encore le goût de la joubarbe dans la bouche...
— En tout cas, ça marche, dit Lubitsch, ta joue a complètement dégonflé.
— Oui, je me sens mieux.
— Finalement, cette histoire de « yellow cake » dans la mallette, c'était du flan, dit Marchet, jamais avare de bons mots.
— Ah mais non... le danger demeure.
— Oui mais, ce qui est dans la mallette, vous l'avez réellement vu ? Ou vous êtes seulement convaincu que ce qu'il y a dedans est super dangereux ?
— Bah non, je l'ai pas vu, heureusement.
— Voilà une réponse qui me plaît, dit Lubitsch.
— C'est dingue ce que vous pouvez ressembler à Roland Blanche, fait de nouveau remarquer Florent Marchet. Surtout maintenant, que votre joue a dégonflé et que vous êtes pas rasé... c'est frappant.
— Roland Blanche ? dit Testot. Mais c'est qui ?
— Non, non, c'est pas moi.
— Je sais que c'est pas vous, il est mort.
— Mais c'était qui Roland Blanche ? insiste Fred Testot.
— Un comédien, surtout spécialisé dans les seconds rôles... dans les films de Mocky, notamment.
— Ah, Francis Blanche ! dit Lubitsch.
— Non, pas Francis Blanche... Roland Blanche... il a aussi beaucoup joué au théâtre... Vous êtes peut-être son fantôme... le fantôme de Roland Blanche.
— Non plus.
— Bon, si c'est pas toi Roland Blanche, t'es qui, alors ? demande Lubitsch. C'est quoi ton nom ?
— Mon nom est Driche. Mickael Driche. Mais vous pouvez m'appeler Mickey.
— D'accord. Et tu fais quoi dans la vie Mickey, à part porter des mallettes qui sont pas à toi ?
— La mallette, elle est à moi... et ce que je fais dans la vie, ça regarde que moi. Je peux seulement vous dire que des métiers, j'en ai fait des tas...
— Même bedeau ? plaisante Marchet.
— Bedeau, c'est possible... je me souviens surtout des métiers qui m'ont marqué.
— Lesquels par exemple ? dit Lubitsch.
— Vous allez rire, mais j'ai été guide de montagne...
— Guide de montagne, toi ? J'ai du mal à le croire... je te verrais plutôt «employé de banque».
— Bah ça, je l'ai été aussi.
— Bien sûr... Bon, je commence à fatiguer. Je propose qu'on fasse une petite sieste avant de repartir, une micro-sieste, comme on dit. Parce que moi, figurez-vous, j'ai pas dormi depuis trois jours. »


Le mont Bégo.

(le rêve de Gérard Lubitsch)

Au bord de la rivière, les deux orpailleurs, « Forte Tête » — ainsi que l'a surnommé Paméla — et son coéquipier, qu'on appellera « Chabal », discutent au loin avec un troisième homme. L'homme est grand, blond, en tenue de jogging, maillot grenat et cuissard noir. A bien regarder, il pourrait s'agir du sportif vu précédemment. La discussion paraît houleuse. Entre dans le champ, restant à distance du groupe, le faux Roland Blanche, qu'on appellera — il est temps — par son vrai nom (Driche) ou son surnom (Mickey). Il tient une mallette à la main. Sa veste est en bon état, signe que la scène est un flash-back. Il est tout près du pick-up, celui que découvrira Paméla par la suite et dans lequel se trouve déjà une mallette. De l'autre côté, la discussion se poursuit, toujours animée, sans qu'on sache de quoi il retourne. Au bout d'un moment, les trois hommes sortent du champ. On les retrouve se dirigeant vers le pick-up. Driche a juste le temps de se cacher sous le véhicule, déchirant sa veste au passage. Soudain, Chabal saisit le troisième homme par le cou et l'immobilise — une prise bien connue : « le coup du père François » — pendant que Forte Tête s'assure que la mallette (la leur) est toujours là. On peut maintenant entendre ce que les trois hommes se disent, mais les voix sont bizarres, comme si elles avaient été enregistrées en studio.
« Alors, tu voulais nous doubler ? dit Forte Tête au troisième homme.
— Arrêtez... vous savez pas ce que vous faites, répond l'homme dont l'accent trahit des origines slaves (à moins que ce soit l'effet de la « prise »).
— Les explosifs, on connaît, dit Chabal, on s'en sert depuis longtemps... même pour la pêche !
— C'est pas de la dynamite... la « pêche » là, c'est de la pechblende (l'homme prononce « peuchblinde »), ça n'a rien à voir... la mallette est plombée, mais si vous l'ouvrez, vous êtes morts, l'uranium qui est dedans vient d'un réacteur nucléaire...
— Oui, oui, fais nous peur, dit Chabal.
— Je mens pas... Vous ouvrez la mallette, le rayonnement est si puissant qu'il vous crame sur le champ.
— Bah tiens... comme la fille dans le film, je sais plus le titre, un film en noir et blanc, rigole Forte Tête. (En quatrième vitesse, répond tout bas Mickael Driche)
— Mais là, c'est vrai, c'est pas du cinéma... 
— Cinéma ou pas, on s'en fout... de toute façon, on compte pas l'ouvrir cette mallette... nous ce qu'on veut, c'est la revendre à tes amis russes.
— Et à prix d'or, ajoute Chabal.
— J'ai pas d'amis russes.
L'homme se débat. Chabal resserre sa prise et le traîne vers un bosquet.
— Arrêtez... faites pas les cons. Je peux vous aider pour revendre la mallette, si vous voulez...
— Ta gueule ! lui répond Chabal.
— Non, faites pas ça...
— Ta gueule ! j'ai dit. »
Chabal emmène l'homme dans la partie la plus broussailleuse du bosquet. Mais il se prend les pieds dans des branches, trébuche et l'homme s'échappe. Chabal se lance à sa poursuite, sauf que l'homme court beaucoup plus vite (en plus, il a la tenue) et Chabal perd rapidement du terrain.
Forte Tête vient à la rescousse et prend le relais.
« Retourne à la camionnette et surveille la mallette ! » crie-t-il en passant devant Chabal.
Entre temps, Driche a récupéré ladite mallette. Voyant Chabal arriver, et ne pouvant s'enfuir avec les deux mallettes, il en laisse une sous le pick-up et va se cacher (avec l'autre) au milieu des broussailles, déchirant un peu plus sa veste. Forte Tête, trop distancé, abandonne la poursuite.
« Oh p... ! La mallette ! s'écrie Chabal en soulevant la bâche.
Arrive à son tour Forte Tête, tout essoufflé.
« J'ai laissé tombé, le mec avait trop d'avance et puis, qu'est-ce qu'il traçait le salaud, impossible de le rattraper... mais bon, l'important, c'est qu'on a toujours la mallette.
— Bah non... on l'a plus.
— Quoi ?!
— La mallette a disparu.
— Qu'est-ce que tu racontes... elle est forcément là.
— Non, je la vois pas...
— C'est pas possible, il y avait personne.
— Faut croire que si.
Forte Tête réfléchit.
— Tu crois que le type se doutait de quelque chose ? Ils seraient venus à deux, et l'autre se serait planqué, au cas où...
— Mais pourquoi il a pas pris la mallette avant, quand on discutait avec le type ?
— Il a peut-être hésité... il attendait le dernier moment, et quand il t'a vu laisser filer Zatopek, il a décidé de la jouer en solo et de se tirer avec la mallette.
— Laisser filer Zatopek ? T'es gentil... c'est plutôt quand il t'a vu abandonner la mallette qu'il s'est dit qu'il allait la jouer en solo.
— Mouais, bon, peut-être... en tout cas, on perd du temps. Il faut le retrouver au plus vite avant qu'il fasse nuit.
— T'as raison... Monte dans le pick-up, je prends le volant.
Forte Tête réfléchit de nouveau.
— Attends... Si le type s'est enfui, pourquoi il a pas pris le pick-up ?
— Pour pas nous alerter. Il pensait peut-être qu'on allait courser l'autre pendant des heures.
— Non, non, non... S'il a pas pris le pick-up, c'est tout simplement pour que ce soit nous qui le prenions, et qu'on parte à sa recherche avec... loin d'ici... ce qui lui aurait laissé le champ libre pour partir tranquillement dans la direction opposée !
— Ah, le petit malin !
— Oui, mais « à malin, malin et demi ». Son plan n'a pas marché, il se retrouve coincé... caché dans un coin, mais sans pouvoir bouger, puisqu'on est là, qu'on n'est pas partis.
— Ha, ha... et qu'on va le retrouver, ce fumier, même s'il faut y passer la nuit. »

Cela fait maintenant plus d'une heure que Forte Tête et Chabal recherchent l'homme à la mallette. En vain. Pourtant il est là, pas très loin mais bien caché, s'interdisant le moindre geste. Et ce malgré qu'à ses pieds un monticule l'inquiète. Des fourmis rouges, les myrmica rubra, les plus agressives, patrouillent autour de lui. Il craint la présence d'un nid. Il se rappelle Guérillas aux Philippines de Fritz Lang, quand Tom Ewell, dissimulé sous un tronc d'arbre, doit rester silencieux, pour ne pas se faire repérer par les Japonais, alors que des fourmis recouvrent ses pieds. Lui non plus ne bronche pas, se pinçant les lèvres, à la vue de cette petite colonne de fourmis grimpant le long de son corps et s'immisçant par le côté déchiré de sa veste. Chabal est tout près, à une dizaine de mètres, mais ne le voit pas. Il s'éloigne... Mickey Driche balaie de la main les fourmis et va se poster un peu plus loin. Et il fait bien car Chabal, intrigué, revient fouiller le pick-up, par acquis de conscience, des fois que Forte Tête essaierait de le gruger, mais non... il n'y a rien, la mallette a bien disparu.
Le jour commence à tomber. Les deux hommes sont maintenant à une cinquantaine de mètres, concentrant leur recherche plus en amont. Ils ont allumé leurs lampes-torches, mais sans plus de succès, et doivent se faire une raison. La soirée avance, on y voit de moins en moins... Bientôt, les deux hommes ne seront plus que deux points lumineux s'agitant dans l'obscurité. Pour Driche, il est temps de partir, la mallette sous le bras.

*

Gérard Lubitsch se réveille en sursaut. Mickael Driche est penché au-dessus de lui.
« Aaaah... qu'est-ce que tu fous là ? Tu voulais m'égorger, c'est ça ?
— Vous faisiez un cauchemar, Lubitsch... je voulais juste vous réveiller.
— Quoi ?
— Vous vous êtes mis à crier : « Des fourmis rouges ! Des fourmis rouges ! »
— Quoi ?
— On se serait cru dans Apocalypse Now...
Apocalypse Now... n'importe quoi ! Tu vois l'apocalypse partout... quand c'est pas la bombe atomique, c'est les communistes... t'es vraiment parano !
— Je vous assure, vous avez crié : « Des fourmis rouges ! »
— Et alors ? C'était peut-être de vraies fourmis rouges.
— Je sais, c'est pour ça que je vous ai réveillé... des fourmis rouges, y en a plein ici.
Lubitsch se redresse d'un coup.
— Et les autres, ils sont où ?
— Le shérif fait sa séance de tai-chi-chuan. L'autre dort à poings fermés.
On découvre Florent Marchet en pleine concentration. Lubitsch et Driche le regardent.
— Il a commencé il y a longtemps ? demande Lubitsch.
— Non, c'est le début... il m'a parlé de forme courte.
— Ah, il en a pour dix minutes alors... En prison, il y avait un Chinois qui pratiquait la forme courte, c'était au moment des promenades... ça durait dix minutes pile. »
On suit Marchet faire sa séance:
Et hop... saisir la queue de l'oiseau... la grue blanche déploie ses ailes... embrasser le tigre... repousser le singe... le coq d'or se tient sur une patte...
Les minutes s'égrènent, Lubitsch s'impatiente.
« Hé, ça fait un quart d'heure... il nous fait la forme longue, c'est pas Dieu possible ! »

Pendant que Lubitsch et Driche attendent que Marchet ait fini sa séance, on retrouve Paméla poursuivant son ascension. Elle avance d'un bon pas et finit par tomber sur le groupe. Alertée par le bruit, elle s'arrête juste à temps et va se poster derrière un buisson pour observer la scène.
« Tiens, tiens, Lubitsch et l'homme à la mallette qui discutent ensemble... ils se connaissent donc. Et l'autre, qui fait le clown devant eux, qui ça peut être ? Un des deux guignols, comme les appelle Forte Tête ? »

Hop hop... la fille de jade tisse et lance la navette... Encore quelques mouvements et c'est fini.
« Très bien... on va pouvoir y aller, dit Lubitsch. Réveille la marmotte.
Mickael Driche secoue Testot pendant que Florent Marchet se rechausse.
— Je me demande si pour descendre on n'aurait pas intérêt à rejoindre la route, dit Marchet, ça nous ferait gagner du temps.
— T'as raison, répond Lubitsch, mais pas tout le long, sinon ça va nous éloigner. »

Et nos quatre hommes d'emprunter un nouveau sentier, en direction de la route, avec cette fois Lubitsch en tête, les trois autres derrière (Testot bon dernier, visiblement pas encore très réveillé), sans la moindre arrière-pensée (à moins que)... Et un peu plus loin, à distance respectable pour ne pas se faire remarquer, Paméla, bien décidée à savoir ce que tout cela signifie, intriguée de voir ainsi un bandit, un shérif, son adjoint et le type de la rivière se promener ensemble dans la montagne.
Le groupe a rejoint la route. Sur le bord de la chaussée, une camionnette est arrêtée. C'est le pick-up des orpailleurs. Le capot est ouvert, laissant échapper une fumée blanche.
« La mallette ! » s'écrie Mickael Driche.
Il se précipite pour regarder sous la bâche. Il n'y a rien. Les trois autres fouillent l'habitacle... rien non plus.
— Le moteur est encore chaud, remarque Lubitsch. Il n'y a pas longtemps qu'ils sont partis.
— Ils vont sûrement passer par le Bégo, dit Marchet.
— On va les suivre.
— Et mon revolver ? se plaint mollement Testot.
— Fous-nous la paix avec ton revolver. Si quelqu'un doit le retrouver, c'est l'Indien, et à mon avis, c'est déjà fait.
— Mais c'est pas un vrai Indien, rétorque Testot.
— S'il pouvait croiser les orpailleurs et leur piquer la mallette, ce serait bien, soupire Driche.
— Encore faudrait-il qu'ils aient l'idée de la cacher sous des pierres, plaisante Marchet.
— C'est ça, foutez-vous de ma gueule, grogne Lubitsch. Vous oubliez que vous êtes mes prisonniers et que si on se tient les coudes, c'est juste le temps de retrouver la mallette. »

Paméla, toujours embusquée, écoute. Et ce qu'elle entend la fait hésiter. Doit-elle continuer de suivre le groupe, au risque de se faire surprendre à tout moment ? Ou au contraire, prendre les devants, pour retrouver Forte Tête et Chabal et découvrir la première ce qu'il y a dans cette mystérieuse mallette ? En tout cas, le groupe a repris son ascension. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'avance pas vite. C'est Driche qui est de nouveau en tête. Lubitsch a, quant à lui, retrouvé la dernière position et semble se contenter de l'allure. Pour Paméla, c'est décidé : elle part seule devant, espérant que les circonstances joueront en sa faveur.
Nous avons donc éparpillés dans la montagne : en haut, avec la mallette, Forte Tête et Chabal ; beaucoup plus bas, à la traîne, le groupe de Lubitsch ; et entre les deux, Paméla, grimpant à vive allure et plus très loin de rattraper le duo de tête.

Paméla n'arrête pas de penser à la mallette. Que peut-elle bien contenir, qui attise à ce point les convoitises, passant de mains en mains ? Il y a d'abord ce drôle de bonhomme, à la veste déchirée, aperçu la veille, portant la mallette mais pas rassuré pour un sou, comme s'il venait de la dérober. Puis, les deux orpailleurs de ce matin, Forte Tête et son acolyte, genre patibulaires, qui semble-t-il avaient récupéré la mallette, dissimulée qu'elle était dans leur camionnette. L'avaient-ils reprise au type de la veille ou avait-elle transité par d'autres mains ? En tout cas, une mallette que cherche dorénavant à s'emparer Gérard Lubitsch, accompagné de ses trois « compagnons », des compagnons qu'il tiendrait sous sa coupe malgré les apparences. Et qu'en est-il de l'Indien dont a parlé le groupe ? Est-ce celui aperçu également hier matin. Un vrai Pueblo alpin ?
Paméla est ainsi perdue dans ses pensées, passant maintenant en revue tout ce qu'il pourrait y avoir dans la mallette : de l'or, bien sûr, mais aussi des pierres magiques, et pourquoi pas la pierre philosophale (Paméla s'imagine en Harry Potter, ce qui la fait sourire), la substance alchimique qui permet de transmuter les métaux en or, comme ceux dont parlait le vieux savant (elle se souvient qu'il avait cité le plomb)... mais surtout ce qu'elle est venue chercher, ici, sur les pentes du Mont Bégo : un secret enfoui depuis la nuit des temps, qui expliquerait aussi bien le culte dont la montagne est encore l'objet aujourd'hui que la disparition, il y a plus de soixante ans, de son grand-père, prospecteur d'uranium, survenue un jour d'été après un orage si violent qu'il avait électrisé toute la vallée. Un secret qui, contrairement à ce que raconte le vieux savant, enfermé dans son rationalisme triste, serait là, dans une mallette... Secret peut-être interdit, mais que les Pueblos alpins, à ce qu'on dit, auraient découvert il y a très longtemps et se seraient transmis de génération en génération...
« Ouh là là, je délire, se dit Paméla en rigolant... mais qu'on ne se trompe pas, ce n'est pas de la curiosité, entendue comme ce bon gros défaut de l'esprit féminin qui, soit dit en passant, excite tant les hommes et qui là m'animerait au plus haut point, au risque de déclencher les pires tempêtes... je m'appelle Paméla, pas Pandora... Moi aussi j'ai vu En quatrième vitesse, et ça n'a rien à voir. Bon d'accord, il y a dans cette histoire de mallette l'occasion pour moi d'un scoop, et je ne vois pas pourquoi je m'en priverai. On mettra ça sur le compte de mon professionnalisme. Mais s'il faut parler de curiosité, entendons-la alors comme une nécessité, un besoin, celui de connaître des choses nouvelles, étranges, jusque-là inconnues, des choses qui nous sortent des territoires balisés dans lesquels on nous enferme, toujours un peu plus... cette pensée horrible, uniformisée, qui sclérose tout. » Et Paméla, cette fois, de rire franchement.

*

Le Grand Finale approche, mais ce n'est pas encore l'heure, il reste du chemin et les acteurs ne sont pas tous là... Les premiers sont Forte Tête et Chabal, s'approchant de la bergerie sans toutefois s'aventurer trop près, au cas où on les attendrait pour... pour quoi, au fait ? Les zigouiller ? Disons simplement : leur reprendre la mallette, quitte à ce que cela se passe brutalement, moyennant quelques coups de poings (de la part de Lubitsch), coups de pieds (de la part de Testot), croche-pieds (de la part de Marchet) et autres coups en traître (de la part de Mickey, alias « le faux Roland Blanche »)... Mais c'est trop tôt et, d'ailleurs, rien ne dit que cela se passerait ainsi.
C'est Paméla qui pour l'instant arrive. Apercevant les deux hommes cachés dans l'herbe, en train de surveiller la bergerie, elle se cache, elle aussi, pour les observer. Soudain, deux têtes surgissent devant Forte Tête et Chabal. Ce sont les deux boucs du berger, le gris et le noir, fixant de leurs yeux, aux pupilles en forme de trait d'union, les deux intrus. Les quatre se défient du regard, longuement, sans bouger, comme dans un western de Sergio Leone. Ne manque que la musique d'Ennio Morricone. Puis, ce sont deux grandes plumes qui se dressent, cette fois entre les deux orpailleurs et Paméla. C'est l'Indien qui était là, caché lui aussi, et s'est relevé d'un coup pour mieux voir ce qui se passait.
« Ce qui s'appelle être cernés ! » rigole Paméla, à la vue de Forte Tête et Chabal, surveillés d'un côté par les deux boucs et de l'autre par l'Indien.
Mais c'est Paméla qui à son tour se trouve observée. Un quatrième homme est arrivé et regarde la scène, posté derrière un arbre. C'est « Zatopek », le type qui, dans le rêve de Lubitsch, avait réussi à échapper aux deux orpailleurs. Il s'approche tout doucement de Paméla.
« Psitt ! Mademoiselle !
Paméla se retourne brusquement, lâchant un « Oh ! » de surprise.
— Qui êtes-vous ? chuchote-t-elle. Et que faites-vous ici ?
— Je m'appelle Douard. Edouard Douard. Oui je sais, c'est pas facile à porter. Je suis détective, je piste depuis ce matin Barjol et Jolivet, les deux types à la mallette...
— Forte Tête et le grand malabar ?
— Appelez-les comme vous voulez. Ce sont des bandits, pas du tout des chercheurs d'or comme ils essaient de le faire croire. Mais vous, qui êtes-vous?
— Moi c'est Paméla. Je suis journaliste à La Dépêche du Dimanche, je fais un reportage sur le Mont Bégo. Et j'enquête aussi sur la mallette.
— Et vous savez ce qu'il y a dedans ?
— Bah non justement, c'est pour ça que j'enquête.
— Vous êtes toute seule ? C'est hyper dangereux. En plus, il y a Lubitsch dans les parages, à la recherche des deux types... c'est eux, le casse du Crédit Agricole. Lubitsch veut leur faire payer le fait de l'avoir abandonné aux flics quand ils s'enfuyaient...
— Je sais. D'ailleurs il va pas tarder. Il est accompagné du shérif, de son adjoint et d'un petit bonhomme à la veste déchirée.
— Je les connais aussi. Le petit bonhomme, c'est Mickael Driche, une vraie canaille, il travaillait avec moi, mais il m'a lâché.
— C'est lui qui avait la mallette hier matin.
— Oui, il s'est sauvé avec quand Barjol et Jolivet m'ont sauté dessus. On était censés leur remettre une mallette... pas celle-là, une autre... enfin, c'est compliqué (Paméla se dit que pour un détective le dénommé Edouard est quand même sacrément bavard). Et vous savez où ils vont ?
— Le shérif a parlé du Mont Bégo. Mais ils doivent aller plus loin, probablement pour y déposer ce qu'il y a dans la mallette.
— Plutôt le vendre ou l'échanger... contre de la drogue.
Edouard continue de délivrer ses informations, comme s'il débriefait avec son supérieur. Le charme de Paméla n'y est sans doute pas pour rien... et ça, elle l'a bien compris.
— Et vous, vous avez une idée de ce qu'il y a dans la mallette ?
— Eux, ils croient que c'est de l'or, mais ce pourrait être du « yellow cake »...
— Du « yellow cake » ? L'espèce de truc que mange le shérif ? Toute cette histoire pour du shit ?
La conversation se prolonge, Paméla et Edouard, tapis dans l'herbe, discutant comme s'ils prenaient le thé (en même temps, c'est l'heure, il est 17 heures).
— Je parle pas de ce genre de cake. On n'est pas chez Alice Toklas, le shérif peut faire des cakes au haschich, on s'en fout, je parle du vrai « yellow cake », l'uranium radioactif... ce qui n'est pas tout à fait pareil.
— Oui pour vous, ou pour Lubitsch et ses comparses, ou encore celui qui s'appelle Driche... mais pour moi, de l'or ou de l'uranium, ça change pas grand-chose...
— Bah si... on n'est pas non plus dans Les Enchaînés, la mallette c'est pas un MacGuffin, l'histoire ne sera pas la même, surtout à la fin, si c'est de l'or ou de l'uranium.
— Elle peut être encore plus fantastique si c'est quelque chose d'inconnu, un truc qu'on n'a jamais vu, qui ne relève ni du western ni du film d'espionnage...
— De la science-fiction ?
— Non, du vrai fantastique. Mais chut ! voilà le groupe.
Paméla et Edouard se baissent encore plus, bien cachés au milieu des herbes.

*

C'est Fred Testot qui mène le groupe. Il a retrouvé son entrain. Mieux, il n'a jamais été aussi disert et déterminé, comme si le « yellow cake », passé l'effet « onirogène », l'avait rendu plus dynamique (à tout point de vue). Le fait également qu'il en ait pris deux fois, de façon rapprochée, et pas qu'un peu la seconde fois, Marchet lui ayant de rage filé un énorme morceau.
« Je suis sûr qu'ils se sont arrêtés là et qu'ils nous attendent, dit-il... l'Indien doit être là aussi, à les observer. Avançons prudemment.
Les trois autres le regardent et se regardent, impressionnés par ce nouveau Testot prenant à cœur son rôle de leader.
— Tu as un plan pour récupérer la mallette ? demande Lubitsch.
— Je pense qu'il faut d'abord neutraliser l'Indien, et pour cela lui reprendre le revolver.
— Vas-y mon Fred, on te fait confiance, dit en souriant Florent Marchet.
Fred Testot s'avance lentement en direction de la bergerie, puis soudain s'arrête. Il revient sur ses pas.
— On est pas tous seuls... il n'y a pas que les deux types et l'Indien. Je sens la présence d'autres personnes qui elles aussi observent. On devrait se séparer, on pourra ainsi les prendre à revers.
— OK, on t'écoute, fait Lubitsch.
— Il faudrait d'abord que tu rendes son revolver au shérif pour qu'il puisse s'engager côté droit pendant que toi tu prendras à gauche et que moi et Mickey on continuera par l'arrière... sans arme mais sans risque non plus de se retrouver à découvert. »
Lubitsch marque une hésitation — bah oui, c'est quand même lui le bandit — mais se reprend vite et tend à Marchet son revolver, accompagnant son geste d'une réplique aussi inattendue qu'improbable : « Tu penseras à me le rendre ». Marchet se retient de rigoler.

Le groupe se déploie suivant les directives de Testot. Une vue du ciel (ou plus modestement d'un drone) nous révèle le théâtre des opérations. De haut en bas: les deux boucs, Forte Tête et Chabal, l'Indien, Paméla et Edouard, puis Testot et Driche qui avancent à pas de loup ; sur la droite : Marchet, et sur la gauche : Lubitsch, qui, eux aussi, progressent sans faire de bruit, remontant vers la bergerie tout en se rapprochant du centre occupé par l'Indien (dont on s'aperçoit qu'il a en effet récupéré le revolver). On suit l'avancée de chacun, mais un élément vient perturber le tableau. C'est le chien du berger qui fait irruption, forçant les deux boucs à rejoindre le troupeau, ce qui laisse le champ libre à Fort Tête et Chabal.
« Si le chien est venu chercher les boucs, c'est qu'il y a personne là-haut, dit Forte Tête.
— Ah bon ? Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
— Un chien, ça surveille un troupeau mais ça protège aussi son maître. S'il y avait des étrangers à la bergerie, le chien n'aurait pas quitté le troupeau et laissé le berger tout seul. »
Chabal n'est pas convaincu par le raisonnement, mais bon, ils n'allaient pas non plus restés des heures à se regarder comme ça, en chiens de faïence, avec les deux boucs.
Forte Tête et Chabal rejoignent ainsi la bergerie, accompagnés du chien qui, lui, n'est pas de faïence et les suit en faisant des mouvements de va-et-vient, comme si les deux hommes faisaient partie du troupeau. L'Indien suit, lui aussi, à distance, reproduisant les mêmes mouvements que le chien.
« Hé ho, y a quelqu'un ? crie Forte Tête en arrivant à la bergerie.
Le berger se présente, une pelote de raphia à la main.
— Ho, c'est pourquoi ?
— T'as vu personne aujourd'hui ?
— Ben si, ce matin, tout un groupe... y avait le shérif et son collègue et pis deux autres types que je connaissais pas, un grand costaud, plutôt méchant, et un petit gros sympa... à qui d'ailleurs j'ai fait un pansement à la joubarbe parce qu'il avait mal aux dents.
— Un pansement à la joubarbe ? Pour un mal de dents ? se marre Chabal.
— Bah ouais... ça lui a fait du bien.
— Et ils étaient armés ? demande Forte Tête.
— Le grand costaud, oui, il avait même deux pistolets...
— Mmmh... ça c'est sûrement Lubitsch. Tu sais ce qu'ils cherchaient ?
— Ils en avaient après l'Indien qui leur avait volé une mallette.
— La mallette, c'est nous qui l'avons maintenant, lance pas peu fier Chabal, tout en la posant sur une table située près de l'entrée.
— Et ils sont repartis dans quelle direction ? reprend Forte Tête.
— Ils sont redescendus.
— Très bien. Nous, on va continuer de monter.
— Vous allez où ?
— T'occupe, répond Chabal.
— Moi ça m'est égal, c'est juste pour vous prévenir... ça va encore péter ce soir... et si vous passez près du Bégo, vous risquez de prendre la foudre.
— Ouais c'est ça, cramés sur le champ, comme disait l'autre avec son histoire de réacteur nucléaire. »

L'Indien est tout près, dissimulé derrière le muret, avec le chien à ses côtés, qui ne bouge pas, comme s'il lui obéissait, probablement parce qu'ils ont dormi toute la nuit ensemble. La mallette est à même pas cinq mètres, bien en évidence sur la table. L'Indien s'avance, accroupi, en direction de la mallette. Vues depuis la bergerie où se tiennent à l'entrée le berger et les deux hommes, on n'aperçoit que les plumes, deux plumes qui se rapprochent lentement, puis une main qui surgit et attrape la mallette avant de disparaître... et de retrouver les deux plumes s'éloignant de la table et de disparaître à leur tour derrière le muret. Et tout ça en silence, sans le moindre bruit... même de la part du chien, toujours impassible.

Un peu plus loin, par contre, on s'agite. C'est d'abord Edouard qui décide de s'approcher de la bergerie, Paméla le suivant, à quelques mètres. Et puis, comme dans une chorégraphie, c'est au tour de Lubitsch et Marchet de progresser en direction à la fois de la bergerie et de Paméla. Et plus en arrière : Testot, supervisant la manœuvre, avec Driche collé à ses basques. Lubitsch et Marchet finissent par se rejoindre, se retrouvant à quelques mètres de Paméla qui ne les entend pas venir. 
« Il y a quelqu'un juste devant nous, chuchote Lubitsch à Marchet. J'ai vu l'herbe bouger.
— J'ai vu aussi. Peut-être une bête... pas nos deux hommes en tout cas, on aurait vu plus d'herbe bouger... à moins qu'ils se soient séparés eux aussi.
— Ou alors l'Indien... Testot pense qu'il est là. »
Lubitsch a parlé trop fort, Paméla l'a entendu. Elle s'immobilise, s'aplatissant encore plus dans l'herbe. Marchet et Lubitsch passent juste à côté sans la voir. Edouard, lui, est plus haut. Il aperçoit l'Indien qui est revenu se cacher derrière le muret, le chien toujours à ses côtés. Et découvre, sidéré, qu'il a la mallette avec lui : « Non mais j'hallucine, d'où il sort celui-là ? »
C'est maintenant à Chabal d'halluciner.
« La mallette ?! Où est passée la mallette ?
— Quoi la mallette ? s'écrie Forte Tête. Elle a pas encore disparu. Tu l'avais posée où ?
— Bah là, sur la table.
— P... c'est quoi cette histoire ? Y a qui d'autre ici ? demande sur un ton véhément Forte Tête au berger.
— Personne, y a que moi.
— Deux fois en deux jours, c'est pas possible...
— Quelqu’un devait vous suivre, dit le berger, je vois pas autrement.
— Mais c'est dingue, ça s'est passé sous nos yeux... il a pas pu se sauver comme ça, on l'aurait vu.
Chabal commence à faire le tour de la bergerie, pendant que l'Indien, lui, va se cacher dans la grange, sous le regard toujours incrédule d'Edouard.
 — Y a personne, crie Chabal au loin... c'est sûrement l'Indien, celui que j'ai croisé hier, il voulait récupérer sa mallette. »

*

Ni Chabal, ni Forte Tête, ni le berger n'ont vu que l'Indien était donc entré dans la grange, ce qu'a bien vu par contre Edouard (et le chien), sauf qu'il ne l'a pas vu ressortir (au contraire du chien). De sorte qu'à ce moment précis, il est convaincu que si l'Indien s'est enfui, c'est avec la mallette.
Edouard s'apprête à rebrousser chemin pour retrouver Paméla. Mais ce sont Marchet et Lubitsch qui approchent, l'obligeant à se cacher de nouveau. Il les voit ainsi passer et aller se poster à l'endroit qu'il occupait précédemment. Puis vient Paméla, qu'il interpelle pour qu'elle le rejoigne, les deux apercevant maintenant Testot et Driche, qui avancent toujours aussi prudemment (rappelons qu'ils n'ont pas d'armes) avant de retrouver Marchet et Lubitsch à leur poste d'observation, la bande des quatre, ainsi reconstituée, découvrant alors Forte Tête et Chabal en pleine discussion avec le berger.
« Ma parole, mais c'est Barjol et Jolivet ! s'écrie Lubitsch.
— Pas si fort Lubitsch ! dit Marchet, on va se faire repérer. Ecoutons plutôt ce qu'ils disent.
— Tu le connais cet Indien ? demande Forte Tête au berger. Tu sais où il vit ?
— C'est pas vraiment un Indien, c'est Hugues, un pauvre gars qui traîne dans la montagne... il passe ici de temps en temps. Cette nuit, il a dormi dans la grange parce qu'il était bourré comme un coing.
— En tout cas, c'est pas là qu'il s'est caché, dit Chabal, j'en sors.
— C'est où que tu l'a rencontré, demande Forte Tête, quand t'es parti hier soir avec la camionnette ?
— Beaucoup plus bas, c'était sur la route de Belvédère.
— Où ça ?
— Belvédère, tu connais pas ?
— Bah si... Belvédère... Belle et Sébastien... bien sûr que je connais, c'est juste que j'avais pas entendu.
— Mais qu'est-ce qu'il y a dans cette mallette ? se hasarde le berger. Tout le monde court après.
— Ça mon ami, c'est top secret, répond Forte Tête.
— Ce qu'on peut te dire, poursuit Chabal, c'est qu'un type nous l'a volée hier... l'Indien, on sait pas comment, l'a récupérée, puis me l'a échangée... et voilà qu'il nous la repique aujourd'hui, on sait toujours pas comment.
— C'est pas dit que ce soit lui, avance le berger. Pourquoi ce serait pas le premier type ?
(Lubitsch se penche vers Driche : « Le type, c'était toi, hein ? »)
— Ils étaient deux, répond Chabal. Et c'est vrai que c'était des rapides...
— Non j'y crois pas, fait Forte Tête, c'est pas le tout d'être rapide, faut pouvoir voler une mallette sans se faire voir... et ça, c'est un truc d'Indien.
— Mais c'est pas un vrai Indien, on t'a dit. Qui sait, c'est peut-être Lubitsch.
— Lubitsch ? N'importe quoi ! Lui c'est le genre limace... rappelle-toi comment il s'est fait cueillir à Sospel.
— C'est qui ce Lubitsch ? interroge le berger. Le nom me dit quelque chose.
— Une pauvre quiche qui s'est pris pour Spaggiari ! répond Forte Tête.
— Spaggiari, le casse du siècle ?
— Oui bah là, c'était le casse du souk... jamais vu un cambriolage aussi mal préparé.
(Dans son coin Lubitsch continue de bouillir : « Toi, mon salaud, tu perds rien pour attendre »)
— On a l'impression que vous y étiez, dit le berger en souriant.
— Non, c'est parce qu'on lit les journaux, réplique Chabal.
— Bon allez, on s'arrache, coupe Forte Tête. Le mec est en train de redescendre, faut qu'on le rattrape.
— C'est pas un Indien, mais c'est tout comme, vous allez avoir du mal, prévient le berger. »

*

Forte Tête et Chabal entament leur descente sous les yeux du berger... et du groupe.
« Faut les coincer avant qu'ils rattrapent l'Indien, dit Lubitsch.
— On aura tout le temps de les coincer, répond Testot, le plus important, c'est la mallette.
— Bah justement, c'est pour ça qu'il faut les empêcher de rattraper l'Indien.
— Ils ne le rattraperont pas... et quand bien même ils le rattraperaient, ça servirait à rien, vu que l'Indien est parti sans la mallette.
— Qu'est-ce que vous en savez ? dit Mickael Driche.
— Rappelez-vous ce matin quand nous avons quitté la bergerie. Il y avait le chien du berger qui surveillait le troupeau et qui s'est précipité vers nous, comme pour nous saluer. Eh bien, cette fois, quand les deux types sont partis, le chien n'est pas venu... et il n'était pas non plus avec le troupeau.
— Donc ? fait Marchet.
— Donc, il était forcément avec quelqu'un d'autre, qui le retenait ou que le chien surveillait, je sais pas. En tout cas, ça prouve que le chien était occupé, soit à surveiller le voleur, soit à surveiller la mallette...
— Ça prouve pas que le voleur est parti sans la mallette, objecte Lubitsch.
— Si, parce que si c'était le cas, le chien n'avait plus besoin de surveiller quoi que ce soit et serait donc venu accompagner le départ des deux types, comme pour nous.
Florent Marchet est admiratif et en même temps pensif. Il est de plus en plus convaincu que c'est son « yellow cake » qui a rendu Fred Testot à ce point hyper-lucide, et cela parce qu'il en a consommé beaucoup plus que les autres. Et de regretter, pour le coup, qu'il n'y en ait plus. Pire, de n'avoir pas noté avec précision la recette.
— Mais si l'Indien est parti sans la mallette, c'est qu'il l'a cachée... on fait comment pour la retrouver ? dit Lubitsch.
— Je vous l'ai dit, le chien la surveille... mais on a pas besoin du chien, je sais où elle est.
— Où ?! s'écrie Mickael Driche.
— Dans la grange.
— A la vue de tout le monde, comme dans La Lettre volée d'Edgar Poe ? dit Marchet (qui a des lettres)...
— Non, répond Testot...
— Bah oui, fait Driche, sinon la grosse baraque qui a fouillé la grange l'aurait trouvée. (disant cela, il se rappelle que Chabal et Forte Tête avaient été incapables de le débusquer alors qu'il était tout près d'eux)
— Sauf si elle est bien en évidence, tellement visible qu'on passe à côté sans la voir, répond Marchet.
— Oui mais non, rétorque Testot, il aurait fallu que l'Indien, qui est peut-être une flèche mais pas une lumière, ait eu le temps de réfléchir à tout ça, ce qui n'a pas été le cas... dans sa précipitation, son premier geste a été tout naturellement de cacher la mallette, bien enfouie sous la paille pour qu'on ne la voit pas.
— Surtout que c'est dans leur nature aux Indiens de cacher les trucs qu'ils volent, dit Lubitsch.
— Mais c'est pas un vrai Indien, rappelle Driche.
— Raison de plus, répond Lubitsch, il imite ce que les Indiens ont l'habitude de faire.
— On perd du temps, s'impatiente Testot. Allons récupérer la mallette.
Le groupe se dirige vers l'entrée.
« Hé ho berger, vous êtes là ? s'écrie Mickael Driche en arrivant devant la porte.
— Encore vous ? dit le berger en sortant. Ça n'arrête pas aujourd'hui, deux types étaient là à l'instant... ils avaient la mallette que vous cherchiez ce matin, mais quelqu'un qui devait les suivre leur a volé. Ils pensent que c'est l'Indien... ils sont partis à sa poursuite.
— On les a vus, on était juste à côté, dit Lubitsch. On les a même entendus.
— Ils avaient l'air de bien vous connaître.
— Oui, je m'occuperai d'eux plus tard. Il est où ton chien ?
— Filou ? Il doit être dans le coin (le berger jette un regard autour de lui). Ah ben, il est là, devant la grange.
Driche et Lubitsch se précipitent, sous le regard amusé de Testot et Marchet.
— Tu sais que tu m'épates toi depuis une heure, dit Marchet à son coéquipier.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Depuis que tu as pris du « yellow cake », tu as complètement changé.
— Changé en quoi ?
— En tout. Tu prends des décisions qui sont fortes, tu as des intuitions qui sont justes, je suis vraiment impressionné.
— Ah ouais ? Mais on en a tous mangé du « yellow cake » ? A part Driche.
— Toi beaucoup plus que nous.
— Oui. Et depuis, c'est vrai, j'analyse mieux les situations.
— A ce train-là, tu vas finir par prendre ma place, ajoute Marchet en rigolant.
— Moi, shérif ?
— Enfin, je dis ça pour rire.
— Shérif ? Ah oui tiens, c'est une bonne idée. (la réplique laisse Marchet songeur, on perçoit même un soupçon d'inquiétude dans son regard)
Soudain, un cri venu de la grange : « Je l'ai ! » C'est Driche qui a retrouvé la mallette. Il sort de la grange en jubilant : « Elle était bien enfouie sous la paille! »
Marchet et Testot, accompagnés du berger, rejoignent Driche et Lubitsch. Testot entre dans la grange. Et alors que tout le monde est là, à se réjouir, Lubitsch qui, lui, a retrouvé son air mauvais, pointe tout à coup son revolver sur Marchet.
« Merci pour votre aide les gars, mais je vous avais prévenus. On s'entraidait le temps de retrouver la mallette. Maintenant que c'est fait, y a plus de copains. Haut les mains !
— Ça va pas recommencer, dit Mickey Driche.
— Eh ben si... Pose la mallette et lève les bras.
— Vous y arriverez pas Lubitsch... vous êtes tout seul, dit Marchet.
— Toi pour commencer tu vas me rendre ton flingue, comme c'était convenu.
— On n'avait rien convenu...
— Si si... Bon, et l'autre, qu'est-ce qu'il fout dans la grange ? Testot, sors de là... viens rejoindre tes copains !
Lubitsch se tient devant la grange, le revolver pointé sur Marchet. Testot apparaît... et, stupeur, a lui aussi un revolver à la main.
« Les mains en l'air, Lubitsch !
— Hein ?
— Eh oui... Il n'y avait pas que la mallette dans la grange, y avait aussi mon revolver, mais ça, j'allais pas te le dire.
Lubitsch marque un temps d'arrêt puis se ressaisit.
— Tu me menaces, mais moi j'ai mon arme pointée sur le shérif. Tu peux rien faire. »
Lubitsch ramène avec le pied la mallette que Driche a posée par terre, se baisse pour la ramasser, braquant toujours son revolver sur Marchet, et commence à reculer... Au bout de quelques mètres, il s'arrête. Le chien est derrière lui.
« Rappelle ton chien, crie Lubitsch au berger, sinon ça va être un carnage !
— Filou, ici !
Le chien s'exécute et vient se placer près du berger, tandis que Lubitsch reprend sa marche en arrière. 
— Et tu comptes aller où comme ça ? dit Fred Testot.
— Lubitsch, faites pas l'idiot, on s'entendait si bien, poursuit Driche. Et je vous rappelle que c'est pas de l'or qu'il y a dans la mallette.
— Oui bien sûr... la « pêche blonde »...
— Blende ! reprend Marchet. »
Lubitsch recule encore de quelques pas pour avoir une meilleure vision de la situation, tout en se demandant comment il va faire pour s'enfuir. Il ne va pas en effet redescendre comme ça, à reculons, jusqu'à ne plus être en vue des autres. Mais il n'a pas le temps de réfléchir bien longtemps. C'est au tour d'Edouard Douard, le détective, qui avait suivi la scène... d'y entrer (dans la scène), surgissant derrière Lubitsch.
« Fini, ton petit jeu Lubitsch ! s'exclame Douard, lui aussi un revolver à la main. Pose ton arme !
— Zatopek ! s'écrie Lubitsch sans même se retourner, reconnaissant l'accent du détective (tel qu'il l'avait « entendu » dans son rêve, accent bien particulier, mais pas étranger, un accent breton tout simplement, de la région du Léon pour être précis). »

Résumons. Testot et Douard ont leur revolver pointé sur Lubitsch qui, lui, a son revolver pointé sur Marchet, lequel, pour le coup, a redressé son arme et le pointe également sur Lubitsch. On se croirait dans un film de John Woo.
— Il était temps que tu arrives, dit Mickey Driche. Qu'est-ce qu'il nous en a fait baver, celui-là ! Et d'amorcer un mouvement pour aller récupérer la mallette et, par la même occasion, le revolver de Lubitsch.
— Toi, tu bouges pas ! crie Douard. Tu crois quand même pas que je vais te faire confiance après le sale tour que tu m'as joué.
— Tu te trompes Edouard, je t'ai pas joué de sale tour, je t'expliquerai...
— Oui c'est ça, tu m'expliqueras. Plus tard.
— Mais vous êtes qui, vous ? dit Fred Testot qui tient à rester maître de la situation.
— Je m'appelle Edouard Douard. J'enquête sur un trafic d'uranium. Driche travaillait avec moi mais il m'a doublé.
— C'est pas vrai ! proteste Mickey.
— Et la mallette ? demande Testot. Elle servait d'appât ?
— En quelque sorte... je vous raconterai, mais plus tard, là aussi.
C'est maintenant Paméla qui entre dans le champ et vient se poster aux côtés d'Edouard. Testot, Marchet, Driche et le berger la regardent ébahis tant son entrée, dans un tel cadre, avec le soleil derrière elle, a tout d'une «apparition». Sauf pour Lubitsch :
« Qu'est-ce que tu fous là, toi ? Toujours à fouiner là où il faut pas !
— Bonjour tout le monde, dit-elle avec une pointe de malice. Je me présente : Paméla Garbo, reporter à La Dépêche du dimanche, et comme vient de le laisser entendre Monsieur Lubitsch, c'est moi qui ait enquêté sur l'affaire du Crédit Agricole.
— J'ai plus rien à voir avec ça, dit Lubitsch. J'ai fait ma peine.
— Oui mais l'or, ça t'intéresse toujours, rétorque Paméla.
— C'est pas de l'or, dit Mickey Driche.
— Oui, oui, on sait... te fatigues pas, répond Lubitsch.
— Et maintenant, on fait quoi ? interroge Marchet.
Testot regarde le ciel qui commence à se couvrir, conscient qu'il est trop tard pour redescendre. Il s'adresse au berger :
— Tu pourrais nous héberger pour la nuit ?
— Pas de souci, mais dans la bergerie j'ai que deux pièces. Une pour la demoiselle. L'autre... ben où on peut tenir à deux ou trois. Et la grange, pour les autres.
— OK. Alors... Paméla dans une pièce, Edouard et le berger dans l'autre, moi, Florent et Lubitsch dans la grange...
— Et moi ? s'exclame Driche.
— Ah oui, toi... Eh bien, dans la deuxième pièce avec Edouard, tu pourras ainsi lui expliquer le sale tour que tu lui as joué.
— Mais c'était pas un sale tour...
— Vous nous raconterez ça quand on mangera, dit le berger (que cette histoire commence à passionner). J'ai de la charcuterie et du fromage de brebis...
— C'est parfait, conclut Testot.
Florent Marchet récupère l'arme de Lubitsch pendant qu'Edouard lui prend la mallette et la confie à Paméla. Celle-ci la soupèse, accompagnant son geste d'une petite moue :
— Voilà donc la fameuse mallette.
— A condition que ce soit la bonne, fait Edouard.
— La bonne ?! s'écrie Lubitsch. Comment ça, la bonne ?
— De ça aussi, on parlera ce soir, répond Edouard. »


Paméla.

L'orage a éclaté, ça gronde dans la montagne. Forte Tête et Chabal n'ont pas pu rejoindre leur campement à temps et se sont abrités dans une des grottes. De son côté, l'Indien a poursuivi sa montée en direction du Mont Bégo. On le retrouve, bravant la tempête, comme mû par une force surhumaine.

Dans la bergerie, c'est l'heure de dîner. Lubitsch est assis au bout de la table, silencieux. A ses côtés, Mickael Driche, pas plus loquace. Tous les deux doivent penser à cette autre mallette qu'a évoquée Edouard. Et si la mallette, pour laquelle ils se battent depuis trois jours (et qu'on a dû ranger en lieu sûr : dans la « chambre » de Paméla ?), ne contenait ni or (comme le croit Lubitsch) ni uranium (comme le croit Driche) mais que des cailloux sans valeur. Et s'il y avait donc une seconde mallette qui aurait été échangée, peut-être volée elle aussi, ou simplement cachée on ne sait où... Ce qui fait que les deux se mettent à penser à l'Indien, pas le faux qui aurait servi de leurre, mais à un vrai Indien... un Pueblo alpin. Ce qui fait encore que s'ils arrivaient, ensemble ou séparément, à se sortir du pétrin dans lequel ils se trouvent, eh bien, ils s'en iraient vers le Nord, du côté du Mont Bégo, là où, dit-on, vit une tribu Pueblo.
Le berger est au fond de la pièce en train de préparer le repas, aidé par Testot (qui en profite pour surveiller Lubitsch du coin de l'œil), alors que Marchet discute avec Edouard (auquel s'est jointe Paméla) des beautés de la région. Filou est là aussi, qui sommeillait près de la porte avant que l'orage ne le réveille. Car dehors, c'est le déluge. Des éclairs zèbrent régulièrement le ciel, entraînant des micro-coupures, ce qui ne rassure pas Fred Testot. Il craint qu'à la faveur d'une panne de courant Lubitsch en profite.
« Il faudrait allumer des bougies, dit-il au berger.
— T'as peur que dans le noir je vous saute dessus... et que je vous mange tout cru, dit plein d'ironie Lubitsch.
— Non, c'est parce qu'on a retrouvé la mallette et moi mon revolver, et qu'on va fêter ça...
— Un dîner aux chandelles, on aura tout vu !
— Le dîner va être prêt, dit le berger.
— Mmm... on va se régaler, fait Edouard.
— Shérif, poursuit le berger, vous pouvez amener le grenache, il y a deux bouteilles sur le rebord de la fenêtre. »

Et c'est parti pour la soirée « cochonaille », soirée gentiment festive (que favorisent les bougies) où chacun y va de son anecdote, se gardant de trop boire (il s'agit de rester vigilant) mais ne s'en privant pas non plus (de quoi délier les langues), alors que l'orage continue et que Filou, toujours devant la porte, pousse des petits hurlements chaque fois que le tonnerre gronde.
« Bon alors, Edouard, c'est quoi cette histoire de deuxième mallette ? dit Fred Testot. Vous nous l'aviez promis.
— Oui, parce qu'on s'y perd, on sait toujours pas après quoi on court depuis deux jours, ajoute Marchet.
— Oui, oui, racontez-nous, renchérit le berger.
— Je peux pas non plus tout dévoiler, répond Edouard sous le regard inquiet de Mickael Driche.
— Le peu que vous nous direz, ce sera déjà beaucoup, dit Pamela, parce que pour l'instant on comprend pas grand-chose.
— A l'occasion, vous pourrez aussi nous expliquer pourquoi vos parents vous ont prénommé Edouard, Monsieur Douard, ajoute hilare Florent Marchet.
— Oh ça, c'est plus facile à expliquer. Il se trouve que Douard n'est pas le nom de mon père mais celui de mon beau-père. C'est lui qui m'a reconnu en même temps qu'il épousait ma mère... Mon père, lui, s'appelle Nenez, un nom breton...
— Nenez, l'acteur ? fait le berger.
— Bernard Menez ! renchérit Lubitsch, sorti soudain de son silence.
— Pas Menez... Nenez, dit Mickey Driche. Thierry Nenez... il a commencé chez Mocky... il y vendait des souvenirs érotiques.
— Thierry, oui c'est ça, mais acteur non, enfin je sais pas... je l'ai pas connu et ma mère n'en parlait jamais.
— Je sais pas si Edouard Nenez, dit Marchet (il prononce « Neuné »), ç'aurait été mieux que Edouard Douard.
— On prononce « Nénèze » pas « Neuné » rétorque Testot... Edouard Nénèze c'est quand même mieux que Edouard Neuné.
— Ça me fait penser à Danielle Darrieux dans Les Demoiselles de Rochefort, répond Marchet... elle voulait pas épouser Simon Dame, le personnage que joue Piccoli, parce que se voir appelée Madame Dame, pour elle c'était pas possible.
— Moi ça me fait penser à Monsieur Mauve, mon prof de maths, dit Testot. Son nom complet, c'était Guy Mauve. On l'appelait « la Guimauve » évidemment.
— Et votre mère ? demande Paméla à Edouard Son nom c'était le vôtre avant, il était sûrement moins difficile à porter.
— Elle, c'est Daudet... Edouard Daudet... non, j'avais pas de problème, encore qu'à l'école on me surnommait « Doudou Dodie ».
— C'est mignon « Doudou Dodie » dis don(c), réplique Paméla, de plus en plus séduite.
— Et si vous nous parliez de la mallette, mon cher Doudou, ironise Marchet.
— Ce que je peux vous dire, comme je l'ai déjà dit à Paméla, c'est que les deux comparses de Lubitsch qui ont fait avec lui le casse du Crédit Agricole...
— Et m'ont lâchement abandonné au moment de partir, quand j'ai été percuté par un motard, coupe Lubitsch.
— Tss... Lubitsch, c'était une petite fille en trottinette, corrige Paméla.
— En trottinette ?! s'exclame le berger.
— Ouais, en tout cas, elle roulait beaucoup trop vite, précise Lubitsch, toujours aussi lunaire.
— Eh bien, les deux comparses, Barjol et Jolivet pour pas les nommer, sont mêlés à un vaste trafic d'uranium qui implique la Russie. J'essaie de remonter la filière, et pour cela on m'a adjoint sans que je l'aie demandé un certain Driche qui s'est révélé une belle fripouille...
— Mais non, Edouard, je t'assure, geint l'intéressé.
— Vous nous donnerez votre version après, dit Testot, laissez finir Edouard.
— Je disais donc que moi et Driche on devait remettre aux deux autres une mallette, en leur faisant croire que c'était de l'uranium radioactif pour les dissuader de l'ouvrir. Cette mallette contenait en fait de l'or, mais du faux, au cas où ils n'auraient pas marché dans la combine et auraient quand même ouvert la mallette, tout ça pour ne pas compromettre la suite du plan, un plan particulièrement tordu... je précise qu'il n'était pas de moi... surtout que, pour corser l'histoire, les Russes ont été informés, on ne sait pas comment, et qu'une autre mallette s'est mise à circuler, censée, elle, contenir vraiment de l'uranium radioactif. De sorte que les mallettes, bah, ont fini par se mélanger... sans qu'on puisse les ouvrir pour vérifier ce qu'il y a dedans, de crainte de tomber sur la mallette russe.
— Les mallettes étaient identiques ? dit Paméla d'un air dubitatif.
— Oui, exactement pareilles... même celle des Russes, enfin je suppose... un beau travail de faussaire.
— Mais pourquoi les Russes ont-ils mis en circulation une mallette remplie d'uranium ? demande Marchet.
— Bah ça, je peux pas trop en parler. Ce que je peux dire, c'est que Barjol et Jolivet, au départ, n'ont rien à voir avec l'uranium. Eux, leur petit trafic c'est, en se faisant passer pour des chercheurs d'or, d'échanger l'or soi-disant trouvé, qui n'est autre que l'or du Crédit Agricole qu'ils ont volé avec Lubitsch et qu'ils cherchent depuis à écouler par des voies frauduleuses.
— C'est pour ça que vous êtes revenu Lubitsch, dit Marchet, pour vous venger de Barjol et Jolivet, et aussi récupérer votre part.
— Pas du tout, je suis revenu parce que c'est ma région... après, si je les croise, j'aurais forcément deux mots à leur dire, mais c'est tout.
— C'est ça, on va te croire, lance Fred Testot... Allez, continuez Edouard.
— Oui eh bien, leur petit trafic au départ c'était ça... échanger l'or contre de la drogue, qu'ils revendaient ensuite, pas au même prix mais à bon prix quand même. Comment ils se sont retrouvés mêlés au trafic d'uranium, j'en sais trop rien... il se trouve que les trafiquants de drogue avec qui ils traitent ont des liens avec les trafiquants d'uranium, des Russes donc, et que pour remonter aux Russes on s'est servi d'eux. Voilà.
— Et Driche dans l'histoire ? poursuit Testot.
— Driche, on me l'a mis dans les pattes pour piéger Barjol et Jolivet quand on a su qu'ils allaient rencontrer des intermédiaires russes. On est allés à leur campement. Là, on devait d'abord remplacer leur mallette par la nôtre, remplie de fausses pièces d'or, ainsi qu'un traceur GPS, caché tout au fond. L'idée, toujours pas de moi, était de faire d'une pierre deux coups. C'est-à-dire que, si le plan russe ne fonctionnait pas, on puisse au moins remonter la filière «drogue». C'est Driche qui était chargé de la substitution pendant que je les occupais, mais ça s'est pas passé comme prévu. Ils me parlaient d'une autre mallette qu'ils avaient en leur possession, probablement la russe, croyant que je voulais leur reprendre, surtout quand ils ont vu que moi j'avais pas de mallette... Vas-y Driche, raconte la suite, ce sera l'occasion de t'expliquer.
— C'est moi qui avait la mallette avec le GPS, j'étais caché derrière le pick-up où se trouvait la seconde mallette, celle de Barjol et Jolivet... mais quand j'ai vu que ça se passait mal et que vous arriviez tous les trois, je me suis caché sous le pick-up. Puis tu t'es échappé, ils t'ont couru après... j'en ai profité pour récupérer leur mallette. Mais Jolivet est vite revenu, j'ai juste eu le temps de prendre une des deux mallettes, sans savoir laquelle, et d'aller me planquer plus loin dans un buisson (« C'est marrant, c'est exactement comme dans mon rêve », se dit Lubitsch). Je pensais que tu allais revenir... j'ai attendu deux heures au milieu des ronces et des fourmis. Et comme tu revenais pas, bah, je suis parti avec la mallette... et la frousse que ce soit celle des Russes.
— Mouais, fait Edouard, pas convaincu par le récit de Driche.
— Je comprends rien à cette histoire, dit Paméla.
— C'est comme dans Le Grand Sommeil, réplique Marchet. Faut pas trop chercher à comprendre.
— Moi j'ai compris, fanfaronne Testot. En fait, ce qu'on sait pas, c'est non seulement quelle mallette a récupérée Driche avant de s'enfuir, mais aussi quelle était l'autre mallette, restée sous le pick-up : la mallette de Barjol ou celle des Russes ?
— Mais alors, ça fait combien de mallettes ? demande le berger. Deux ou trois?
— Il y a déjà la nôtre, répond Edouard... après, pour Barjol et Jolivet, on ne sait pas en effet quelle mallette il y avait au départ dans le pick-up, celle qui leur sert habituellement pour transporter l'or ou celle des Russes, ou peut-être les deux. Sachant que cette mallette remplie d'uranium, on en parle mais on ne l'a jamais vue, si ça se trouve elle n'existe pas.
— Ce qui fait que la mallette qu'on a récupérée peut aussi bien contenir de l'or, si c'est celle de Barjol et Jolivet, des fausses pièces d'or, si c'est celle d'Edouard et de Driche, ou de l'uranium, si celle c'est des Russes, résume Marchet.
— Ou rien de tout cela, fait Paméla, en pleine réflexion. Mais j'y pense... le GPS, il doit pouvoir nous renseigner.
— Il aurait dû, mais il n'a pas fonctionné.
— Bah alors, ça veut dire qu'il a été désactivé... donc que la mallette a été ouverte... donc qu'elle ne contenait pas d'uranium, dit triomphante Paméla, comme si elle venait de résoudre l'énigme du siècle.
— Bien tenté Paméla, mais non, le traceur peut très bien s'être désactivé tout seul.
— Tout seul ? C'est possible ça ? réplique-t-elle déçue.
— Oui, c'est ce qu'on appelle le vrai fantastique ! lui répond Edouard, clin d'œil à l'appui.
— Bref, on sait toujours pas ce qu'il y a dans la mallette, conclut désabusé Lubitsch.
— C'est bizarre, pense (à voix haute) Testot, j'ai maintenant le sentiment que la mallette qu'on a récupérée n'est pas celle que l'Indien a volée à Lubitsch, qu'il s'est passé quelque chose entre ces deux moments.
— Ah bon ? fait Edouard. Et sur quoi vous vous appuyez pour penser ça.
— C'est juste une impression, mais plus j'y pense plus ça m'a l'air évident. Ça devient même encore plus précis. La mallette que l'Indien a volée n'est pas celle qu'il a ensuite échangée.
Tout le groupe est suspendu aux lèvres de Testot.
— Et sur ce qu'il y aurait à l'intérieur de cette mallette, pas d'impression particulière ? questionne Marchet.
— Non, là par contre, c'est le noir absolu... je vois vraiment rien, rien du tout.
— Comme s'il n'y avait ni or ni uranium ? insiste Paméla.
— Oui, on peut dire ça comme ça.
— Pourtant elle est contient bien quelque chose, dit le berger.
— C'est peut-être la fatigue, se rassure Testot. D'ailleurs il est temps d'aller se coucher... demain on doit se lever de bonne heure, parce qu'on doit aller au Mont Bégo. J'arrive peut-être pas à voir ce qu'il y a dans la mallette, mais ce qui est clair pour moi, c'est que la réponse se trouve là-haut. » (Paméla fait oui de la tête)

*

L'orage s'est arrêté. Filou s'est rendormi. Fred Testot rappelle à chacun l'endroit où il passera la nuit. Lui et Marchet avec Lubitsch dans la grange. Le berger, Edouard et Driche dans la grande pièce et Paméla à côté, dans la petite. Tout le monde se souhaite bonne nuit... même Lubitsch ! une amabilité plus que suspecte, qui fait tiquer Testot et le convainc qu'il lui faudra redoubler de vigilance. Il se concerte avec Marchet pour organiser des tours de garde et ainsi surveiller au mieux Lubitsch. C'est Marchet qui commencera. Le berger récupère dans une grande armoire une pile de couvertures qu'il distribue aux trois autres. Paméla prend la sienne et va dans sa « chambre », qui se révèle être une vraie chambre ! Avec un grand lit, un coin pour la toilette (les WC sont dehors évidemment) et, occupant tout un pan de mur, plusieurs rangées de livres et de BD dont la collection des Lucky Luke. Il y a même une télé ! Et sous la télé, des DVD parmi lesquels plein de films de Pagnol : la trilogie marseillaise, Regain, Le Schpountz, La Fille du puisatier, Manon des sources, Ugolin... Paméla est en train de lire le synopsis des Lettres de mon moulin quand Edouard frappe à la porte :
« Je peux entrer ?
— Oui, c'est pour quoi ?
— Roland m'a dit qu'il y avait des Lucky Luke. J'aime bien lire une BD avant de dormir. Tu permets ?
— Vas-y, fais comme chez toi (Pamela retourne à Edouard son tutoiement). Moi, je regarderais bien un DVD. Je vais demander au berger... c'est Roland qu'il s'appelle ?
— Oui, Roland... Tu vas regarder quoi ? Les Lettres de mon moulin ? Je connais, il est bien le film... tu sais que ma mère était de la famille d'Alphonse Daudet.
— Oh c'est vrai ? Bah alors, c'est ce que je vais regarder.
Paméla s'adresse au berger : 
« Hé, Monsieur Roland, je peux regarder un DVD ?
— Bien sûr, je vais mettre l'appareil en marche. Sinon je vous ai entendus tout à l'heure parler du Bégo. Si ça vous intéresse, j'ai un beau DVD sur la Vallée des merveilles.
— Ah merci... ça se discute en effet. »
Pendant que Paméla réfléchit à ce qu'elle va regarder, Edouard choisit, lui, son Lucky Luke. Il se décide pour Les Rivaux de Painful Gulch. Et en choisit un autre pour Driche : « Je vais en prendre un avec les Dalton... tiens là, Les Dalton se rachètent, c'est exactement ce qu'il lui faut ». Et de quitter la chambre avec les deux albums sous le bras.
« Bonne nuit Paméla, fais de beaux rêves !
— Je vais essayer, mais c'est pas gagné, je suis inquiète.
— A cause de la mallette ?
— Non, de ma moto, je l'ai laissée sur un parking, en bas dans la vallée.
— T'inquiète pas... l'Indien, y se déplace pas en moto.
— Ouais, tu rigoles, mais ma moto j'y tiens, elle est toute neuve.
— Tu l'as laissée où ?
— Sur l'aire de départ en direction de la Cime du Diable.
— Je connais, j'y étais hier... en ce moment il y a des champions d'ultra-trail qui s'entraînent, ils dorment sur place pour démarrer l'entraînement au petit matin. Ils y toucheront pas à ta moto, t'as rien à craindre. Là où elle est, elle est même en sécurité.
— J'espère que tu dis vrai.
— Oui, oui, tu peux dormir tranquille.
— Bon, bah du coup je vais regarder La Vallée des Merveilles. Bonne nuit, et encore merci. »

Paméla s'assied en tailleur sur le lit et enclenche le lecteur. Et — ô surprise — elle reconnaît dans le menu du DVD le vieux savant rencontré le matin au café, ce qui ne peut qu'attiser encore plus sa curiosité. Parce que si ce n'est pas lui, il lui ressemble comme deux gouttes d'eau — en plus jeune (la barbe est plus foncée et plus fournie) —, lequel ressemblait déjà comme deux gouttes d'eau à Luc Moullet. Paméla commence à regarder le film, se promettant d'aller voir ensuite dans les bonus ce qu'en dit le savant.
Fin de soirée studieuse, donc, avec Paméla visionnant le documentaire, et de l'autre côté, Edouard et Driche, allongés sur leur couverture, en train de lire une BD, alors que le berger, installé, lui, dans un vieux canapé tout branlant (un des pieds semble cassé), remplit un sudoku. Reste la grange où l'ambiance est nettement moins relaxe : Fred Testot s'est écroulé comme une masse et dort profondément ; à côté, Marchet surveille Lubitsch qui n'est pas loin de s'endormir lui aussi, vu tous les efforts fournis dans la journée.
La nuit est tombée. Dans la salle à manger, on a éteint les lampes. Seul un filet de lumière, venant de la chambre de Paméla, éclaire encore un peu la pièce. Le documentaire vient de se terminer. Paméla, éblouie par ce qu'elle vient de voir, écoute maintenant le vieux savant, en pleine discussion comme dans l'émission de France 3. En fait, il s'agit d'un débat avec un autre personnage dont la tête — crâne rasé, petites lunettes et longue barbiche blanche — évoque irrésistiblement le faux prophète Philippulus dans L'Etoile mystérieuse. Paméla se rappelle ce drôle de bonhomme, à l'esprit dérangé, annonçant la fin du monde à tout bout de champ, et se dit que si l'homme du DVD (un certain Barouche) est aussi foldingue que le personnage de Tintin, le débat ne devrait pas être triste ; elle se dit également que le bédéphile qui dort à côté (Edouard) aurait sûrement aimé le regarder. A elle aussi, d'ailleurs, ça lui aurait plu qu'il soit là, à côté d'elle, pour le regarder... mais bon, elle n'allait quand même pas le réveiller !

On suit l'enregistrement sur le poste de télé :

« La vallée des Merveilles est un site exceptionnel, dit le faux (?) Luc Moullet, c'est un monde minéral de quinze kilomètres carré, à plus de 2500 mètres d'altitude. On y trouve de grandes dalles schisteuses polies par la glace — les pélites aux multiples couleurs, du vert au violet en passant par l'orangé et le rouge —, sur lesquelles ont été gravées, il y a plus de quatre mille ans, à l'âge des métaux, l'âge du cuivre et au début du bronze, des figures rupestres... quarante mille gravures y sont réparties tout autour du Mont Bégo...
 Oui, poursuit Barouche, le Mont Bégo, c'est le seigneur des lieux auquel les hommes de cette époque vouaient un véritable culte, des rites dédiés au dieu taureau, le maître des orages et de la foudre, et à la grande déesse, la déesse mère, la Terre nourricière. Mais au XVe siècle, on s'est mis à en parler comme d'un lieu infernal, à travers toutes ces figures du diable et autres démons gravées dans la roche... Le premier à en rendre compte est un certain Pierre de Montfort dans une lettre écrite à sa femme en 1460... il y raconte les visions terribles qu'ils a eues quand il est arrivé sur le Mont Bégo à la fin d'un orage. Les figures se détachaient des pierres et tournoyaient dans le ciel...
(« Ah tu vois ! » se dit Paméla, comme si elle s'adressait au vieux savant du café)
— Où avez-vu lu ça ? J'en ai jamais entendu parler.
— Il faut savoir déchiffrer les textes, y lire le réel par-delà le symbolique... le réel de toutes ces forces occultes qui dans cette région ont tant frappé les esprits, expliquant la toponymie des lieux... ainsi la Cime du Diable, la Malédie ou encore le Val d'Enfer.
— Ce sont des légendes qui se sont forgées avec le temps, du fait de la richesse du sol en métaux comme le cuivre et le fer qui, au moment des orages, lorsque ceux-ci sont très violents, favorisent les éclairs, la foudre, le grondement du tonnerre... mais, comme vous le dites, c'est venu bien après, à l'époque du Moyen-Age.
— Oui, pour ce qui est du symbolique, parce qu'on y voyait une manifestation du Diable ou de ses serviteurs, les sorcières, ce qui d'ailleurs a donné son nom à la Valmasque, le val de la Sorcière... l'histoire d'une sorcière accusée de déclencher des orages et de détruire les récoltes...
— Encore une légende...
— Les légendes, les croyances, ça ne vient pas de nulle part, c'est fondé sur du concret. Le terme « merveilles » attribué à la vallée est trompeur, c'est une traduction restrictive de l'italien « meraviglie » qui signifie aussi « choses étranges, mystérieuses », assimilant le Mont Bégo et ses environs à une sorte d'outre-monde.
(« C'est exactement ce que je pense » se dit encore Paméla)
— Du fait de sa hauteur, le Bégo fut surtout un lieu de pèlerinage. Y monter n'était pas chose aisée, c'était comme une épreuve qu'il fallait endurer pour se mettre les dieux dans la poche et ainsi bonifier les récoltes. Et cet aspect sacré de la montagne, excepté la période médiévale et l'engouement qu'elle a suscité pour la sorcellerie et la figure du Diable, a perduré jusqu'au siècle dernier... Les superstitions, ça a toujours existé et ça existera toujours, surtout en ce qui concerne la Terre et la question des récoltes, mais le Diable, non, en tout cas, plus aujourd'hui.
— Que ce soit le Diable ou autre chose, cela renvoie à une même façon — humaine tout simplement — de réagir à des phénomènes qui nous échappent, et parce qu'ils nous échappent nous font peur.
(« Absolument ! » s'écrie de plus en plus enthousiaste Paméla, oubliant qu'on dort dans la pièce à côté)
— Il faut distinguer les éléments purement objectifs dont on dispose, sur lesquels on travaille et qui nous permettent de mieux comprendre cette civilisation aujourd'hui disparue... et l'interprétation qu'en a donné l'homme à travers les âges.
— Les deux coexistent et ne peuvent être dissociés. C'est parce qu'ils restent inexpliqués qu'ils poussent la science à progresser et pour le coup à faire preuve d'imagination... Le monde rationnel cohabite avec le merveilleux.
— Ils s'opposent...
— Le principe de non-contradiction est un frein à la vérité... il n'est pas anodin que Pierre de Montfort, qui fut le premier à rendre compte de la Vallée des merveilles, soit un contemporain de Nicolas de Cues. C'est par une vision mystique des phénomènes observés qu'on peut dépasser les limites du rationnel.
— On ne peut pas marier science et obscurantisme...
— L'obscurantisme c'est le côté négatif de la mystique quand il y manque la lumière. Reste que le sacré, comme le profane, c'est ce qui libère l'imaginaire... vouloir s'en passer, au nom de la raison et de la science, c'est se fermer de nombreuses portes.
— Ah les portes !
— Et le Mont Bégo est l'endroit idéal, avec ces deux vallées si différentes, le côté minéral de la Vallée des merveilles, se reflétant dans des lacs majestueux, et le côté verdoyant de la vallée de Fontanalba, magnifiée par la richesse de sa flore... ce sont les deux faces d'une même entité, qui se complètent plus qu'elles ne s'opposent.
— Vu comme ça, c'est très idyllique.
— C'est ce qu'on retrouve au niveau des gravures qui témoignent, côté «meraviglie», de la vie quotidienne des premiers habitants du Bégo et de leurs croyances... côté Fontanalba, de leur vie pastorale en tant que bergers. C'est vraiment un tout.
— Deux faces qui ne sont pas contemporaines. Les « merveilles » renvoient à la Protohistoire, là où Fontanalba relève de l'Histoire.
— C'est pour ça qu'elles se complètent et ne s'opposent pas...

Paméla est aux anges. D'écouter les deux savants, surtout celui qui s'appelle Barouche, la rend incroyablement heureuse, la confortant dans son désir de monter là-haut dès demain, de fouler les pentes du Bégo et de découvrir ces gravures, convaincue (comme Fred Testot) que le secret de la mallette y est là, lui tendant en quelque sorte les bras (ainsi, peut-être, que celui de son grand-père, de sa mort en tout cas). Et cette impression d'un grand bonheur à venir lui est d'autant plus intense qu'un sentiment amoureux y est associé, certes encore naissant, mais déjà suffisamment fort pour qu'il redouble l'état d'excitation dans lequel elle se trouve. Autant dire qu'il va lui être difficile maintenant de s'endormir. Paméla ouvre la fenêtre, enjambe la rambarde et va marcher quelques instants, sous le ciel étoilé, accompagnée de Filou, sorti lui aussi : « Demain, c'est le grand jour ! » qu'elle lui fait, alors qu'on entend au loin le cri lancinant d'une chouette boréale.

Pendant ce temps, dans la grange, Florent Marchet a réveillé Fred Testot. C'est à lui maintenant de surveiller Lubitsch, qui de son côté dort comme un bébé.
« Il roupille depuis deux bonnes heures, dit Marchet, il grogne par moments, mais c'est parce qu'il rêve...
 — OK, je prends le relais. »

*

Un rai de lumière traverse la grange. C'est le matin.
Florent Marchet se réveille, s'étire, récupère son revolver qu'il avait soigneusement caché dans l'une de ses bottes, elle-même dissimulée dans une autre botte (de foin), puis se tourne vers Lubitsch. Personne ! Il cherche du regard Testot et le découvre, affalé dans la paille, en train de dormir.
« P... Testot ! T'as laissé filer Lubitsch !
— Hein ? Quoi ? fait Testot, émergeant à son tour.
— Il a profité que tu dormais pour se tirer !
— Je comprends pas... comment il a fait ?
— Et ton flingue ? Dis-moi pas qu'il est parti avec...  »
Disant cela, en même temps qu'il voit le regard affolé de Testot, Marchet est saisi d'un doute qui devient vite une évidence : l'effet du « yellow cake » est passé. Exit le Testot avisé et dominateur d'hier soir, c'est celui d'avant, flemmard et gaffeur, qu'il a de nouveau devant lui. 
« Non, il est là ! s'exclame Fred Testot, trop content de retrouver son revolver, bien emmitouflé dans son poncho. J'ai dormi dessus !
— C'est déjà ça, même si c'est pas très malin de dormir sur un flingue qui est chargé... Allons retrouver les autres... pour leur annoncer la bonne nouvelle.
— On aurait dû inverser les tours de garde.
— Espérons qu'il ait pas profité que tout le monde dormait pour récupérer la mallette...
— Et le revolver d'Edouard.
— Non, là y a pas de risque. »

Les deux rejoignent le reste du groupe. Le berger est déjà levé, qui fait chauffer le café. Edouard aussi, qui prépare la table, alors que Driche est encore en train de dormir et que, dans l'autre pièce, Paméla, qui n'a trouvé le sommeil que tardivement, est plongée dans une douce rêverie ; elle se voit sur le Mont Bégo se promener, rayonnante, au milieu des gravures puis de fleurs de toutes sortes qui lui font comme un tapis... On toque à sa porte (c'est Edouard) :
« Bonjour Paméla, il est six heures... le café est prêt. Tu as bien dormi ?
— Pas beaucoup mais c'était beau. J'arrive. »
Au moment où elle sort de sa chambre, c'est Marchet et Testot qui entrent dans la pièce principale : 
« Salut tout le monde, fait Marchet d'un air goguenard. J'ai une bonne nouvelle: Lubitsch s'est échappé !
— Hein ?! Comment c'est possible ? s'écrie Mickael Driche, tout juste réveillé.
— On aurait dû inverser les tours de garde, ajoute Testot.
— Tu l'as déjà dit.
— Oui, mais pas à eux.
— Autre bonne nouvelle... comme vous pouvez le voir, Fred est redevenu «normal».
— Bah, l'important, c'est que Lubitsch soit parti sans la mallette, dit Edouard...
— Et sans arme, ajoute Paméla, enfin j'espère.
— Oui, oui, il ne présente plus vraiment de danger, répond Marchet... son but c'est toujours de retrouver Barjol et Jolivet, mais sans arme, je sais pas s'il va oser les affronter.
— Sinon... il est toujours question d'aller sur le Bégo ? s'inquiète Paméla.
— Oui, j'ai pas arrêté de penser à ce que Fred a dit hier soir, dit Edouard, comme quoi le secret de la mallette se trouverait là-bas. Donc, allons-y...
— J'ai dit ça moi ? Je m'en souviens pas.
— C'est bien le problème, rétorque Marchet, tes intuitions vont nous manquer.
— Faut pas exagérer non plus, je suis pas mort...
— C'est vrai, dit Edouard, mais votre lucidité nous a grandement aidé... on va continuer de s'en servir même si vous l'avez perdue.
— Ça me fait penser, poursuit Marchet, qu'on ne saura jamais comment t'avais deviné que l'Indien avait laissé le revolver dans la grange, en plus de la mallette, ni pourquoi il l'avait laissé...
— Pour cela il faudrait que je remange du « yellow cake ».
— Le fameux cake au haschisch ! plaisante Edouard.
— C'est pas du haschisch, proteste Marchet, c'est un gâteau à la vanille !
— Et il avait des vertus magiques ? interroge Paméla.
— L'ennui c'est que je peux pas le refaire, j'ai changé les proportions et je les ai plus en tête.
— De toute façon, vous n'auriez pas eu le temps, dit Edouard. On finit notre café et on y va.
— Vous avez toujours la mallette, c'est sûr ? demande tout à coup Driche à Paméla.
— Vous inquiétez pas, avec moi elle risque rien. »

Un nouveau groupe s'est donc formé : Marchet, Testot, Edouard, Paméla et Driche. Le café bu, le berger salué, les cinq partent en direction du Bégo, un temps accompagnés par Filou avant que son maître le rappelle. Il fait déjà très chaud, alors qu'il n'est même pas sept heures. Le ciel est tout blanc.


Los Alamos.

Nous y sommes. C'est l'heure du Grand Finale. Tout le monde est là. En bas : Barjol et Jolivet, alias Forte Tête et Chabal, en train de s'engueuler, chacun reprochant à l'autre d'avoir laissé échapper la mallette. Un peu plus haut et lui aussi dans le sens de la descente : Gérard Lubitsch, pestant contre le mauvais sort qui l'a vu par deux fois tenir la mallette entre ses mains et se la faire ravir aussitôt. Et dans l'autre sens, en direction du Mont Bégo : Florent Marchet, Fred Testot (redevenu « normal»), Mickael Driche (le faux Roland Blanche, au rôle toujours pas clair dans cette histoire), Edouard Douard (qui porte la mallette et un début de moustache) et Paméla qui lui parle du Bégo et des deux savants, le dénommé Barouche, sosie de Philippulus, et celui du café, le vrai faux Luc Moullet. Reste l'Indien. Où est-il ? Un long panoramique, suivi d'un zoom, finit par le localiser. Il est là, assis au milieu des rochers, au pied du Mont Bégo dont on n'aperçoit pas le sommet, caché dans la brume. La caméra se rapproche... oui, encore un peu... et on découvre à ses côtés, c'est à peine croyable... une mallette ! Fred Testot avait « vu » juste : la mallette que l'Indien avait dérobée à Lubitsch n'était pas celle qu'il avait ensuite échangée, celle-là même qu'on a retrouvée dans la grange. Ce qui veut dire qu'à un moment donné l'Indien a bien possédé les deux mallettes, et que celle qu'il a gardée est celle que Driche avait avec lui au début, quand il a rencontré Lubitsch, une des deux mallettes qui étaient dans le pick-up des faux orpailleurs. Mais l'autre alors, celle que transporte Edouard, dont on peut supposer que c'est celle qui était restée sous le pick-up, à quel moment l'Indien l'a-t-il subtilisée ? L'histoire ne le dit pas et c'est bien dommage. L'hypothèse la plus vraisemblable est qu'il l'ait dérobée au campement des orpailleurs, peu après le départ de Driche. Etant entendu que : 1) dans cette histoire, l'Indien semble doué du don d'ubiquité, capable de surgir n'importe où et à tout moment ; 2) la mallette aperçue par Paméla dans le pick-up, c'était le surlendemain, donc après que Chabal a croisé l'Indien et récupéré la mallette, en échange de quelques bières.
L'Indien a étalé devant lui une petite couverture à carreaux jaune et bleu (qui lui sert de plaid le soir quand l'air est plus frais), il murmure deux, trois trucs inintelligibles puis dépose la mallette sur la couverture, reprend sa prière et à l'aide de son couteau fait sauter la serrure. Il ouvre la mallette et... plus rien ! On ne voit plus rien. La brume a enveloppé l'Indien... c'est toute la montagne qui se trouve subitement plongée dans un épais brouillard. On attend un peu car le phénomène est généralement passager, la nappe de brume se dissipant aussi vite qu'elle s'est installée. Le fait est : au bout de quelques secondes, la brume commence à se morceler. On distingue à nouveau la montagne. Sauf que l'Indien a disparu et la mallette avec. On scrute le paysage, redevenu parfaitement net, mais rien n'y fait : l'Indien s'est bel et bien volatilisé.
De son côté, le groupe des cinq progresse. Paméla discute maintenant avec Marchet et Testot, profitant de l'ascension pour poursuivre son enquête :
« Au café hier matin, il y avait un vieux savant, un spécialiste du Mont Bégo si j'en crois le DVD que j'ai regardé cette nuit. La patron du café avait l'air de bien le connaître.
— Vous avez regardé un DVD ? fait Marchet.
— Oui, chez le berger, un documentaire sur la Vallée des merveilles. On y voyait le savant débattre avec un autre savant... je sais pas quel est son nom.
— C'est Monsieur Luc, dit Testot... il passe souvent au café, c'est là où je travaille.
— Il est réputé pour son sens de la répartie, précise Marchet, avec lui ça fuse... au village on le surnomme « Lucky Luke Moullet », l'homme qui réplique plus vite que son ombre.
— Pourquoi Moullet ? s'étonne Paméla.
— C'est son nom, répond Testot, enfin c'est celui qu'il utilise dans ses articles... il écrit dans « Science & Vie ».
— C'est aussi parce qu'il ressemble à Luc Moullet le réalisateur, précise Marchet... en fait on sait pas, beaucoup disent que c'est vraiment Luc Moullet.
— Moullet, je l'ai bien connu, intervient Driche (qui écoutait la conversation)... c'était quand je travaillais à la banque.
— Un de vos nombreux métiers, ironise Marchet.
— Avant de devenir agent double, ajoute Edouard (qui s'était rapproché du groupe et, lui aussi, écoutait la conversation).
— J'ai jamais été agent double.
— Et ce Luc Moullet, vous l'avez côtoyé longtemps ? demande Paméla.
— Non, on s'est perdus de vue quand j'ai quitté la banque.
— En tout cas, sa passion c'est la radioactivité, dit Testot, tous ses articles parlent de ça.
— Ça m'étonne pas... à l'époque où je l'ai connu, il y avait eu l'accident de Goiânia au Brésil, ça l'avait beaucoup marqué.
— C'est quoi cet accident ? fait Paméla.
— Je me rappelle pas de façon précise... une histoire d'irradiation, des personnes contaminées, certaines même mortes après avoir manipulé une capsule radioactive, du césium je crois, qu'elles avaient récupérée dans un laboratoire laissé à l'abandon. C'est comme pour la mallette, si on s'avisait de l'ouvrir...
— A condition qu'il y ait de l'uranium à l'intérieur, coupe Edouard. »
Tous les regards se portent sur la mallette.

Cela fait quatre heures que les cinq escaladent la montagne. Partis de la bergerie, qui se trouve dans le vallon de la Gordolasque, ils sont passés par l'Empuonrame et ont atteint le Pas de l'Arpette. Le Mont Bégo n'est plus très loin. C'est Edouard qui ouvre la marche, avec Driche tout près, puis Paméla, et un peu plus loin Marchet et Testot. Le ciel est toujours aussi blanc — d'un blanc laiteux — et il fait de plus en plus chaud. Pour autant, le groupe avance bon train, indifférent à la chaleur, peut-être parce que pris dans une sorte d'euphorie à l'idée de toucher enfin au but. Les cinq entrent dans la Vallée des merveilles, qu'ils remontent, le Grand Capelet sur la gauche, le Bégo à droite. Les gravures sont là, par milliers. Paméla est fascinée, elle retrouve les figures vues dans le film et dont elle a rêvé ensuite, ces figures aux formes multiples, représentant pour l'essentiel des cornes d'animaux (ou de diables ?), par endroits des poignards. Et puis, plus rares, celles à formes humaines, qui représentent des petits personnages brandissant un outil, à moins qu'il s'agisse d'une arme (un arc, une hallebarde)... et les plus célèbres, par leur puissance d'évocation, qui fait qu'on leur a donné un nom, ici la Danseuse, là le Sorcier, là encore le Christ, et last but not least, au milieu de tous ces blocs, l'extraordinaire Chef de tribu. Le groupe poursuit sa « visite », dans le plus parfait silence, à la fois subjugué par ce qu'il découvre et animé d'un drôle de sentiment, une sorte d'oppression difficile à expliquer. Quelque chose est en train de se passer, quelque chose d'étrange, virant même au surnaturel. Le ciel devient phosphorescent, et subitement, comme si on avait appuyé sur un interrupteur, se remplit d'étoiles multicolores, lesquelles, groupées autour du Mont Bégo, donne à celui-ci l'aspect d'un arbre de Noël (en plein jour).
« Qu'est-ce que c'est que ça ? s'exclame Testot... (Les « meraviglie » ! pense Paméla)
— La mallette est bien fermée ? s'affole Driche.
— Oui, mais la poignée est brûlante, répond Edouard, qui pose la mallette sur le sol.
— Brûlante, mais pourquoi ? renchérit Driche, de plus en plus paniqué.
— On dirait qu'elle se déforme, observe Edouard.
— Vous l'avez posée sur une pélite, dit Marchet. Restons pas là.
La mallette continue de se rétracter, comme si elle fondait. Au bout d'un instant, il ne reste plus rien.
— Vous avez vu la gravure, là sur la pierre ? dit Paméla... c'est une tête de sorcier !
— J'aime pas ça ! J'aime pas ça ! se met à hurler Driche.
Les cinq essaient de reculer mais n'y arrivent pas, retenus par une force qui les maintient près de la roche, comme s'ils étaient aimantés. Puis la chaleur disparaît. L'air devient presque froid.
« C'était la mallette des Russes ! s'écrie Testot.
— La mallette du Diable, oui ! hurle Mickey Driche... faut partir tout de suite!
— Encore faut-il le pouvoir, rétorque Marchet, j'arrive pas à bouger.
— Moi non plus ! fait Testot.
— Pareil ! dit Edouard (alors que Driche se démène comme un beau diable, tel un culbuto sur son axe, pour s'extraire du champ d'attraction).

Seule Paméla arrive à se libérer. En fait, c'est sans qu'elle l'ait voulu qu'elle se retrouve en dehors du champ, comme « désaimantée ». Autant dire qu'elle n'est pas libre du tout. Ainsi voit-elle son corps subitement se soulever, comme si elle entrait en lévitation. Elle reste suspendue au-dessus de la roche, sous le regard effaré des autres, qu'elle ne voit plus, pas plus que la vallée, pénétrant dans un nouvel espace, peut-être une faille spatio-temporelle... Lui apparaissent des figures mystérieuses, rappelant les gravures, à la différence que ces figures semblent « vivantes ». C'est d'abord la Danseuse, en réalité un danseur, qui vient à sa rencontre, les bras en majesté, et qui l'enlace chaleureusement, et même amoureusement. Au point que, au moment où la figure se retire, c'est le visage d'Edouard qu'elle découvre, fusionné avec celui de la Danseuse. Puis c'est le Chef de tribu qui surgit, l'air sévère, tel un Zeus néolithique en train de « cracher » la foudre (c'est aussi le Mont Bégo), ce qui la terrifie, d'autant que l'image se confond progressivement avec celle de son père, image même du père ambivalent, à la fois aimé et haï, aimé parce qu'il a toujours été bon avec elle, haï pour ce qu'il a fait autrefois... Paméla pleure, sa vision se trouble, ainsi que l'image du Chef de tribu qui s'estompe peu à peu, remplacée par celle du Sorcier qui, en bon sorcier, va lui aussi afficher plusieurs visages. Au début, c'est le visage de Philippulus, le prophète, ou de Barouche, le second savant du DVD, qu'elle croit voir, puis, en même temps qu'il s'approche, c'est un autre visage qu'elle devine, qui lui rappelle le savant du café, celui qu'au village on surnomme « Lucky Luke Moullet » et qui pourrait être Moullet lui-même. Et puis là, encore un autre visage qui se dessine, un visage qui, au contraire du précédent, lui est familier. Les deux visages se superposent, un qui semble réel et l'autre, moins tangible, lui évoquant le passé, mais bizarrement un passé que Paméla n'aurait pas vécu, comme si c'était le passé d'un autre. De nouvelles images émergent... l'extrait d'un film également : L'Île aux fleurs de Jorge Furtado, un des films préférés de Luc Moullet, ce qui n'a rien d'étonnant vu qu'il est d'esprit très moulletien. L'Île aux fleurs suit le même principe (mais à l'envers) que Genèse d'un repas : le parcours d'une tomate depuis sa récolte jusqu'à l'Île aux fleurs, l'immense décharge à ciel ouvert de Porto Alegre, la ville du réalisateur...

La tomate, plantée par M. Suzuki, échangée contre de l'argent avec le supermarché, échangée contre l'argent que Mme Anete a échangé contre les parfums extraits des fleurs, refusée pour la sauce du porc, jetée aux ordures et refusée par les porcs comme aliment, est maintenant disponible pour les êtres humains de l'Île aux fleurs. Ce qui place les êtres humains après les porcs dans la priorité de choix des aliments c'est le fait de n'avoir ni argent ni propriétaire. Les êtres humains se distinguent des autres animaux par le «télé-encéphale» hautement développé, par le pouce préhenseur et par le fait d'être libre. Libre est l'état de celui qui jouit de liberté. Liberté est un mot que le rêve humain alimente. Il n'existe personne qui l'explique et personne qui ne le comprenne.

Quel rapport, se dit Paméla, entre la tomate de Porto Alegre et la Vallée des merveilles ? Aucun. La réponse est dans une autre ville du Brésil, à Goiânia, connu pour son accident nucléaire, survenu dans les années quatre-vingt, cet accident dont parlait Mickey Driche à propos de Luc Moullet, enfin... du Moullet qu'il avait connu, et qu'évoque furtivement le film au détour d'une phrase :

Depuis 1958, la seconde est définie comme étant équivalente à 9 192 631 770 cycles de radiations d'un atome de césium. Le césium est une matière non organique trouvée dans les ordures de la ville de Goiânia. 

Paméla ne comprend pas toutes ces visions. Bien sûr, la radioactivité lui rappelle l'histoire de l'uranium enfermé dans la mallette, auquel ferait écho le césium dans les ordures de Goiânia. Une histoire de déchets radioactifs, susceptibles de se loger n'importe où. Même dans la Vallée des merveilles ? Non, ça ne tient pas... il manque une pièce au puzzle. Paméla regarde autour d'elle. Les gravures ont disparu. Le Mont Bégo, lui, est toujours là mais beaucoup plus loin, comme si la jeune femme avait été télétransportée ailleurs, à un autre endroit de la montagne. Et la figure du vrai faux Moullet ? Paméla la discerne encore mais de moins en moins nettement. C'est l'autre figure qui devient plus distincte, jusqu'à remplacer complètement la première. Or ce visage qui la regarde de façon si intense, non seulement lui est familier mais, plus encore, a quelque chose de bienveillant. Paméla est bouleversée. Qui se cache derrière ces traits ? Parce que ces traits finissent par lui rappeler quelqu'un. Oui, ces yeux, ce sourire, elle les connaît, et mieux que personne... ce sont ceux de sa mère, l'être que Paméla a le plus cher au monde. Bien sûr, ce n'est pas sa mère qui se tient devant elle, mais ce sont ses mêmes yeux, son même sourire... parce que ce visage, mais oui maintenant c'est évident, est celui d'Emile Flute, le grand-père disparu il y a plus de soixante ans, aux Granges du Colonel, le grand-père maternel que sa mère, la mère de Paméla, n'a quasiment pas connu, parti qu'il était prospecter dans la vallée de la Gordolasque, à la recherche d'uranium, et n'est jamais revenu. Et c'est lui que Paméla a soudain devant elle. Il est jeune, une trentaine d'années, soit l'âge qu'il devait avoir à l'époque. Il ne la quitte pas des yeux, comme s'il voulait communiquer avec elle. Paméla ne sait quoi dire, ne sait quoi faire, elle reste interdite, à regarder celui qui la regarde : ce grand-père mythique dont elle a toujours rêvé de percer le mystère. Le moment est arrivé, elle l'attendait depuis des années... et malgré cela, quelque chose résiste en elle. Elle pense à l'Île aux fleurs. Pourquoi cette image est-elle apparue ? L'uranium, s'il n'est pas dans la mallette, serait-il ailleurs, à la portée de tous, comme le césium de Goiânia, au milieu de tonnes d'ordures ou mêlé à de la ferraille ? Cela voudrait-il dire que le grand-père n'est pas mort comme elle le croyait. Pas du tout en héros dwanien, surpuissant, ainsi qu'elle se l'imaginait quand elle était petite — Paméla se souvient que, à l'adolescence, elle s'était constituée un album avec quelques photos du grand-père, des vieilles photos qu'elle avait trouvées dans l'album de famille, et des photos de Ron Randell dans Most Dangerous Man Alive, album secret qu'elle n'avait jamais montré —, mais pas non plus victime d'un maléfice, pour avoir commis un sacrilège, en s'attaquant ainsi au Mont Bégo, pire : pour avoir violé un secret, ce fameux 3 juillet 1959, en approchant de trop près, via la mine d'uranium, un lieu interdit. Ce qu'elle croyait encore ce matin en montant aux Merveilles, espérant qu'un tel secret s'était transmis de siècle en siècle jusqu'à nos jours. Sauf que la vue d'Emile Flute, associée à celle de l'Île aux fleurs, vient rebattre les cartes. Une nouvelle figure apparaît, celle de l'Indien. Emile doit lire dans ses pensées, se dit Paméla, mieux : il lui transmet un message... comme quoi l'uranium et le césium, les Pueblos alpins et l'Île aux fleurs... tout cela serait lié. Ce qui voudrait dire qu'entre l'Indien et le petit film de Furtado une relation existe ; sachant encore que l'Indien n'est pas un Indien, qu'il n'appartient pas à la tribu des Pueblos alpins, qui eux-mêmes n'existent pas, pur fantasme qui trouve son origine dans la Stèle du Chef de tribu, la plus célèbre des gravures... Tout s'enchaîne très vite dans l'esprit de Paméla, à partir de ce que lui transmet Emile, tel un transfert de données à très haut débit. Et ce qu'elle comprend alors, c'est que les Pueblos alpins — incarnés ici par le faux Indien — ne sont autres que les êtres humains de l'Île aux fleurs, ces êtres qui, vivant pauvrement, ramassent tout ce qu'ils trouvent, au risque de tomber un jour sur des « fleurs » radioactives.

Emile Flute n'était pas riche mais pas pauvre non plus. Cette idée d'aller prospecter dans la vallée de la Gordolasque relevait plus de l'aventure que du gagne-pain. C'est son côté « Jim Hawkins » (de L'Île au trésor) qui l'a conduit, carte à l'appui, aux Granges du Colonel, à la recherche d'un hypothétique trésor. La mine, c'était le tunnel secret, à creuser sans relâche pour accéder au trésor. Mais quel trésor ? Pas l'uranium, qui n'était là que pour en interdire l'accès, une sorte de Cerbère, contaminant de sa « bave » radioactive, ceux qui s'approcheraient de trop près. Faut-il y voir un rite de passage ? Et si oui, pourquoi ne s'est-il pas accompli ? C'est ça qu'Emile essaie de transmettre à sa petite-fille, expliquant la douceur inquiète de son regard. Paméla « écoute » ce que lui dit ce regard. D'abord, le chagrin causé par sa faute (à lui), qui l'a vu sacrifier le bonheur d'une famille à son goût de l'aventure ; et puis, l'erreur d'avoir confondu dans sa quête le but recherché, par essence inaccessible, avec la quête elle-même dont on sait pourtant la richesse en termes d'expérience. Paracelse ne disait pas autre chose. En fait, si le rite a échoué, c'est qu'il ne s'agissait pas d'un rite. Quant à l'expérience, elle relevait de la fuite, ce besoin vital qu'a eu Emile, tout juste père, de fuir sa nouvelle condition, et trouvant dans cette histoire d'uranium un prétexte pour retrouver sa liberté. Mais quelle liberté ? « Liberté est un mot que le rêve humain alimente » dit le narrateur dans L'Île aux fleurs. Et d'ajouter : il n'existe personne pour l'expliquer. En dernier ressort, c'est peut-être ce qu'a voulu rappeler Emile à Paméla dont les rêves de liberté ne sont pas loin des siens. Si l'Indien est le plus libre de tous, libre comme l'air, c'est parce que lui ne se soucie pas de liberté, que la liberté lui est naturelle, inscrite en quelque sorte dans sa façon de vivre. Mais pour les autres, ceux qui cherchent à l'acquérir ? Il y a toujours un prix à payer. Emile, à fuir ses responsabilités, au nom de l'aventure et de cette liberté qu'elle était censée lui procurer, ne pouvait qu'y perdre... jusqu'à se perdre. Paméla aussi rêve d'inconnu et de liberté. Ce que lui fait comprendre Emile, c'est qu'un tel rêve n'a de sens que si, derrière, il n'y a pas le désir de fuir. Les rêves de Paméla resteront les plus beaux tant qu'ils s'inscriront dans cette soif de connaissance du monde qui l'anime... mais à condition de ne pas rompre les liens qui justement la rattachent au monde.

Paméla ne peut détacher son regard du visage d'Emile, consciente qu'il va bientôt disparaître, comme si elle voulait en fixer les moindres détails pour mieux les conserver ensuite, dans sa mémoire. Mais déjà les traits se voilent, le sourire s'efface, les yeux s'éteignent... Emile n'est plus là. Paméla sent alors son corps « redescendre » puis revenir à son point de départ, là où elle a laissé les autres. Le ciel a perdu ses couleurs, elle voit de nouveau la vallée et les gravures...

*

Mais où sont passés les autres ? Sous le choc de ce qu'ils ont vécu, ils sont allés trouver refuge... Où ? Bah, dans le Refuge, au Refuge des Merveilles. Driche est assis au bord du lac, y jetant des cailloux, incapable de penser... Marchet est dans la cuisine et, avec l'aide du cuisinier, prépare un nouveau «yellow cake»... certes dans l'espoir qu'il soit comme le précédent (il se souvient qu'il y avait mis plus de jaunes d’œuf et de vanille), mais sans pression non plus, l'important étant d'abord de se changer les idées. Testot les regarde faire, machinalement, l'esprit lui aussi absent. Seul Edouard semble s'être remis (un peu) de ses émotions et s'inquiète de ce qui a pu arriver à Paméla. Il se tient debout, devant le Refuge, repensant à la mallette et ses drôles de pouvoir. Il se rappelle la phrase de Fred Testot, quand celui-ci était en pleine crise de « lucidite aigüe », comme quoi la mallette qu'ils avaient récupérée ne contenait rien mais n'était pas vide non plus. Cette mallette qu'il avait lui-même portée durant toute l'ascension et qui, en effet, lui avait semblé à la fois lourde (au début) et incroyablement légère (à la fin). Impression pour le moins insolite : comme si ce qui était dans la mallette s'était allégé à mesure que le groupe était monté (et s'était rapproché du Mont Bégo) ; comme si la mallette avait été soumise à des forces extra-terrestres, créant à l'intérieur une sorte d'apesanteur. Edouard pense au « vrai fantastique » de Paméla, ce qui le fait sourire, avant que l'angoisse ne reprenne rapidement le dessus. Paméla... qu'est-elle devenue ? Le phénomène de lévitation qui l'a frappée, n'était-ce pas aussi un état d'apesanteur, expliquant qu'elle se soit mise à flotter librement dans l'air ? Et ce ciel coloré qui est apparu autour du Mont Bégo, n'était-ce pas celui d'un autre monde, jusque-là inconnu et soudainement perceptible ? Les explications manquent. La vérité est qu'aucune ne peut rendre compte de ce qui s'est réellement passé. Comme pour le mot « liberté ».
Edouard en est là de ses questionnements (circulaires) quand il voit arriver Paméla :
« Paméla ! Paméla ! s'écrie-t-il d'une voix toute tremblante. Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
— Si je le savais... Tu es seul ?
— Le shérif essaie de refaire un « yellow cake »... Fred est à ses côtés. Quant à Driche, il va vraiment pas bien, cela fait une heure qu'il jette des cailloux dans le lac. Et toi ?
— J'ai vu mon grand-père.
— Hein ?!
— Je me suis retrouvée je sais pas où... dans une autre dimension.
— Vas-y, raconte.
— C'est trop tôt... ce que je peux te dire, c'est que ça m'a ouvert les yeux.
— Sur toi ?
— Oui sur moi... sur le monde et... (Paméla marque un temps d'arrêt)
— Et ?
— Toi aussi tu as des choses à me raconter.
— C'est vrai, répond Edouard, plus timide que jamais. Nous avons tant de choses à nous raconter.
Le visage de Paléma s'illumine, elle sourit, radieuse, et murmure à l'oreille d'Edouard :
— J'aimerais avant qu'on la récupère.
— Quoi ? La mallette ?
— Non, ma moto ! »

Fin.


Epilogue.

On retrouve Barjol et Jolivet au milieu de la rivière, pantalons retroussés jusqu'aux genoux, en train d'orpailler avec leurs batées en plastique. Un peu plus loin, dans l'herbe et (mal) dissimulée sous une toile... une mallette ! Eh oui, la troisième. Gérard Lubitsch est là, caché derrière un arbre, qui surveille ses deux ex-complices (en même temps que la mallette), se demandant comment les surprendre, quand soudain surgit d'un bosquet un homme avec des plumes sur la tête. L'Indien ? Non, c'est... Mickael Driche qui s'est peinturluré le visage et, avec la rapidité de l'éclair, vient subtiliser la mallette, au nez (rougi) et à la barbe (de trois jours) d'un Lubitsch médusé : « Nom de Dieu ! c'est la troisième fois ! » s'écrie-t-il. Puis on descend la rivière. A une centaine de mètres, se trouvent Florent Marchet et Fred Testot. Le premier a sorti de son sac le « yellow cake »... il découpe un morceau qu'il tend au second.
« Tiens, prends, je crois que cette fois c'est la bonne (sous-entendu recette).
— Tu m'en donnes pas plus ?
— On verra... prends déjà ça. »